Pour une fois, pas d’article historique, mais bien une petite réflexion toute personnelle sur la situation actuelle au regard de l’Histoire. Je vais essayer d’évoquer les différents prismes qui ont déformé la vision actuelle du personnage lambda sur le Moyen-âge.
Lorsque l’on dit d’une chose, d’une idée qu’elle est moyenageuse, d’après le dictionnaire Trésor de la Langue française, on obtient la définition suivante :
A – Du Moyen Âge, relatif au Moyen Âge.
B- Qui évoque les formes, les mœurs de la civilisation médiévale.
Rem. P. oppos. à médiéval, qui est neutre, moyenâgeux implique souvent un jugement un peu péj.
Le Larousse va plus loin en ajoutant un sens supplémentaire au deux autres, largement utilisé, qui est le suivant :
Familier et péjoratif. Qui est suranné : Des idées moyenâgeuses.
Soit.
Si l’on considère que le sens commun des mots du dictionnaire est le reflet de l’usage du terme par le plus grand nombre et qu’on met de côté l’aspect légèrement manipulateur du choix des sens par les auteurs, alors on peut légitimement s’intéresser sur le bien fondé d’une telle image.
Pourquoi continue-t-on d’apprendre à l’école encore aujourd’hui que la femme médiévale était opprimée à l’image de la femme romaine, ou que le serf était un esclave du seigneur. De nombreuses recherches ont été faites, de nombreux historiens ont fait connaître leurs écrits… comment diable cela se fait-il que le fruit de ce travail n’est aucune transpiration en dehors des universités? Tout simplement parce que diverses propagandes au fil du temps se sont superposées et qu’on a aucun intérêt à ce que la masse s’intéresse à cette période.
La Renaissance et l’engouement pour le droit romain et la romanité.
Le premier facteur de rejet de l’image médiévale a eu lieu pendant la période qui l’a directement suivi. Sous l’élan de l’imprimerie, de la découverte du Nouveau monde et des sciences, on a l’impression qu’éclate comme un pop-corn tout un tas de nouveautés en oubliant souvent que le XVème siècle a déjà connu un certain nombre d’évolutions ( le Quattrocento italien par exemple) et que la maturation de celles-ci a conduit à la Renaissance. Lorsqu’on lit les manuels on a vraiment l’impression qu’on passe du Moyen-âge à la Renaissance comme on passerait d’un pays à l’autre en passant la douane… non sens historique total.
Nous avions déjà montré à quel point la Renaissance est une régression des droits, dont l’exemple flagrant a été évoqué dans un précédent article concernant le statut de la femme. L’influence de la romanité et, plus généralement de l’Antiquité, sur cette période a été un premier facteur de désinformation.
Il fallait absolument doter le pouvoir d’une administration, d’un art nouveau en adéquation avec cet élan de découvertes qu’a été la Renaissance : le système féodal n’était plus efficace devant les évolutions de l’armement et de la menée des guerres. On est donc aller chercher dans l’exotisme des traités rapportés après la chute de Constantinople qui étaient peu connus à l’époque précédente pour faire évoluer ce système. La féodalité est devenue la souveraineté.
Pour faire valoir tous ces changements, il y a bien fallu montrer les failles de la période précédente… Et donc, faire passer le Moyen-âge pour une période artistique sombre et austère, ce qui n’est pas bien dure au regard des découvertes en peinture de la Renaissance, admettons-le.
On va oublié le moyen-âge jusqu’à l’abolition de la royauté au XVIIIème siècle.
La Révolution française et la volonté d’enterrer la royauté.
« Dès 1789, ce sont des minorités qui s’emparent du pouvoir et se le disputent. Si bien que le moment fondateur de la République française porte en lui une inavouable contradiction. Conduite au nom du peuple, la Révolution s’est effectuée sans le consentement du peuple, et souvent même contre le peuple » écrit Jean Sevilla dans Historiquement correct, Pour en finir avec le passé unique, Perrin, 2003, p. 177
La Révolution « française » n’a pas été faite par le peuple, mais par une partie de la bourgeoisie lorgnant sur le prestige et les pouvoirs de la noblesse. Cette bourgeoisie commerçante et banquière est particulièrement riche et surtout très unie grâce à leur appartenance aux mêmes loges maçonniques. De fait, elle manipule l’armée et spécule afin d’organiser un coup d’état grâce, entre autres, à la presse qu’elle peut payer grassement. Le peuple lui dans tout ça a faim, certes, et ne demande qu’à manger… le reste, il s’en fout pas mal.
Le massacre vendéen, la Terreur qui s’en suivirent montre bien que la République n’était pas un élan naturel du peuple. La République est née dans un bain de sang qu’on a fait croire venir du peuple lui-même. Je vous invite à lire le livre Le Livre noir de la Révolution française pour en savoir plus car ce livre, largement décrié par les uns et applaudis par d’autres, a au moins le cran d’évoquer des pistes différentes de la doctrine officielle.
Bref, pour en revenir au propos principal qui nous intéresse, une fois la Révolution en place, il y a bien fallu la légitimer sur le long terme. Deuxième campagne de désinformation donc… On pille, on ôte les blasons au porte des demeures, on vandalise, on extermine… Tout est bon pour enlever absolument toute trace positive de la souveraineté et de la noblesse.
Quand à l’image de l’Eglise… on se sert allègrement de tout ce qui peut la faire vaciller puisque traditionnellement celle-ci lutte contre la spéculation à outrance au nom d’une certaine moralité chrétienne et s’oppose à la Révolution dès 1791. S’en suivront tout au long du siècle et du suivant divers coup de boutoirs (massacres, anticléricalisme exacerbé…) jusqu’en 1905.
L’inquisition, le seigneur oppresseur, la noblesse qui festoie pendant que le peuple trime etc… On applique, sans se poser de question de légitimité, une valeur générale à des points précis et circonstanciés de l’Histoire pour faire de la royauté quelque chose d’absolument invivable puisqu’il faut balayer les dix-huit siècles précédents d’un revers de main pour faire place à la jeune République.
Attention, je ne remets pas en cause le caractère fondamental de la Révolution française pour l’histoire de notre pays, ni la République. J’essaye simplement de montrer comment l’histoire médiévale peut être influencée dans l’inconscient collectif.
Le XIXème siècle : Romantisme et Moyen-âge.
Le romantisme … c’est absolument fabuleux d’un point de vue littéraire et poétique, j’adore les écrits de cette période. Mais du point de vue de l’Histoire, les Romantiques ont contribué à élaborer nombre de clichés. C’est une forme de Moyen-âge sublimé qu’ils évoquent … mais absolument pas le Moyen-âge historique. Le roman dit « historique » voit le jour, il a pour vertu au moins de susciter un intérêt pour l’histoire mais il est évident que le romanesque prend le pas sur l’historique… il va très vite d’ailleurs dévier sur le portrait social plus que sur l’évocation du passé au fil du siècle. On pensera notamment à Zola dans ce cas de figure.
Pourquoi le choix de notre période en ce cas ? Tout simplement parce qu’il s’agit d’une période passée jugée « sombre » , propice à la mélancolie grâce à l’imagier de la ruine, du château qui s’écroule, etc… C’est le mystère, la possibilité d’interpréter qui attire vers cette période. Et je pense aussi l’aspect provocateur, prendre le laid pour en faire du beau. On peut aussi supposer que l’amour courtois était perçu par les Romantiques comme une sorte de modèle idéal et chevaleresque, dont ils se sont inspirés pour leur propre prose lyrique.
Le XXème siècle : Ecole républicaine et survol des programmes.
Il est indéniable que l’école actuelle a elle-même subit plusieurs mutations depuis son existence, qui contribuent de plus en plus à faire de la population française des automates bien pensants plutôt que des gens capables de prendre la pleine mesure de ce qui se passe. Les programmes sont sensés tout au long de la scolarité se superposer pour faire un tout cohérent compréhensible et logique. Inutile de faire un débat, nous sommes tous conscient que cela ne marche pas.
Du point de vue de l’histoire médiévale, j’aimerais savoir comment on peut intéresser des jeunes à cet aspect de l’Histoire de France lorsqu’on assiste à une véritable langue de bois des gens sur la manière dont on doit l’aborder. Je vous invite à lire ce PDF totalement hypocrite qui évoque sous forme de « on dit pas… mais on dit… » la manière d’aborder le fait religieux à l’école primaire. Le fait religieux étant indissociable de l’étude du Moyen-âge, il me parait évident que cela pose un souci de premier choix en terme d’historicité.
Je n’évoquerais même pas les manipulations indirectes par le système scolaire, puis par le prof lui-même forcément orienté par sa hiérarchie et ses propres opinions. J’ai à ce sujet une petite anecdote très croustillante : après avoir passé 1H à évoquer la manière d’évoquer les Croisades avec le public, je cite, d’élèves en difficulté, en insistant sur le caractère délicat de la chose, le prof d’histoire que j’ai eu en cours pendant mes 4 mois d’I.U.F.M. nous balance en rigolant presque une histoire bien grasse sur la manière dont il a envoyé baladé un coupe de parents protestants qui voulaient le voir par rapport à ses cours sur le fait religieux pour lui poser des questions. Hum… deux poids, deux mesures.
Pour faire moi-même de l’aide aux devoirs, je constate de plus en plus chaque année le dégout de mes collégiens pour la littérature médiévale et l’histoire, qu’ils ne connaissent pas et à qui on ne donne pas les moyens de la connaître car on enseigne les mêmes conneries depuis un siècle à ce sujet. Les méthodes de découvertes sont elles aussi absolument dégueulasses… on lâche des jeunes avec des questionnaires sur des documents et ils doivent se démerder pour trouver des concepts qu’ils sont incapables d’exploiter. Il suffit d’ailleurs de lire les manuels d’histoire qui regorgent de raccourcis, voir d’âneries monumentales pour s’en trouver assuré.
Comme l’Education Nationale a plus pour objectif l’amélioration du vivre ensemble que l’instruction et la diffusion d’un passé historique commun réel, cela n’est pas près de changer : nous avons des têtes bien pleines, mais pleines de vide… Sans repères historiques fiables, comment voulez-vous qu’un jeune puis qu’un étudiant puisse comprendre les enjeux d’une période à la fois si proche et si différente que le Moyen-âge sans faire d’amalgame ? Forcément, avec de telles méthodes on ne suscite plus le plaisir de la découvrir.
C’était mon petit coup de gueule matinale. J’espère que les commentaires afflueront qu’on puisse avoir un petit débat.





L'Echope médiévale