Il est regrettable que nous ayons de cet évènement historique une vision parcellaire selon l’historien qui l’évoque, non sans a priori contemporain. Les Croisades sont souvent présentées, selon l’auteur, comme la lutte des gentils Chrétiens contre les méchants ou inversement selon les doctrines.
En réalité, le départ pour les Croisades ne s’explique que si on se replace pleinement dans le cadre médiéval sans préjugés. Cela demande un réel effort de positionnement, ou plutôt d’abandon de positionnement justement.
L’importance du pèlerinage : une cause des Croisades?
Les Croisades n’ont de sens que si l’on s’imagine une société où tout le monde a la foi, du moins une très large majorité. Les laïcs ne courent pas les rues au Moyen-âge, même si des minorités sont clairement identifiables. Cette foi représente une conviction dans le cœur des hommes placée au dessus de tout. La vie sur terre n’a de sens que pour racheter le pêché originel et avec lui sa place au paradis.
A ce titre, le pèlerinage revêt tout au long du Moyen-âge une importance capitale : on voyage pour se rapprocher du Christ par l’ascèse, mais aussi par curiosité pour visiter les lieux saints ou pour obtenir certaines faveurs des cieux. A côté de ces motifs purement religieux, on assiste progressivement à l’émergence au XIème siècle du pèlerinage comme peine judiciaire ou comme instrument politique.
Selon les périodes et les califats, le sort des Chrétiens d’Orient est plus ou moins doux. Guillaume de Tyr évoque ainsi les agissements du calif Al-Hakim contre les Chrétiens, et notamment la destruction brutale du Saint Sépulcre et les persécutions de 1009. Les pèlerinages s’accomplissent avec difficultés : Au milieu du siècle, l’invasion turque renforce la présence musulmane augmentant ainsi grandement les risques de rapt, de pillages… plus gravement encore, la Palestine est occupée en 1071 par les Turcs Seldjoukides, lesquels empêchent les pèlerins d’aller faire leurs dévotions à Jérusalem. De son côté, l’empereur chrétien de Byzance, bien qu’en froid avec le pape, attend une aide militaire urgente pour résister à la pression turque.
Tout est relatif au point de vue d’où on se place. L’appel d’Urbain II à la première Croisade répond ainsi à une volonté de réparer ces injustices et de délivrer les Chrétiens d’Orient, mais également au besoin de maintenir l’accès aux lieux saints.
L’appel de Clermont
Nous n’avons pas de traces directes du discours prononcé toutefois il nous a été rapporté par différents écrits. Je m’intéresse ici à la version de Foucher de Chartres, dont je possède une traduction, issue du livre Les Croisades, de R. Pernoud, paru chez Juillard.
Vous venez, dit-il, enfants du Seigneur, de lui jurer de veiller fidèlement, et avec plus de fermeté que vous ne l’avez fait jusqu’ici, au maintien de la paix parmi vous, et à la conservation des droits de l’Église. Ce n’est pas encore assez; une oeuvre utile est encore à faire; maintenant que vous voilà fortifiés par la correction du Seigneur, vous devez consacrer tous les efforts de votre zèle à une autre affaire, qui n’est pas moins la vôtre que celle de Dieu. Il est urgent, en effet, que vous vous hâtiez de marcher au secours de vos frères qui habitent en Orient, et ont grand besoin de l’aide que vous leur avez, tant de fois déjà, promise hautement. Les Turcs et les Arabes se sont précipités sur eux, ainsi que plusieurs d’entre vous l’ont certainement entendu raconter, et ont envahi les frontières de la Romanie, jusqu’à cet endroit de la mer Méditerranée, qu’on appelle le bras de Saint-Georges, étendant de plus en plus leurs conquêtes sur les terres des Chrétiens, sept fois déjà ils ont vaincu ceux-ci dans des batailles, en ont pris ou tué grand nombre, ont renversé de fond en comble les églises, et ravagé tout le pays soumis à la domination chrétienne. Que si vous souffrez qu’ils commettent quelque temps encore et impunément de pareils excès, ils porteront leurs ravages plus loin, et écraseront une foule de fidèles serviteurs de Dieu.
C’est pourquoi je vous avertis et vous conjure, non en mon nom, mais au nom du Seigneur, vous les hérauts du Christ, d’engager par de fréquentes proclamations les Francs de tout rang, gens de pied et chevaliers, pauvres et riches, à s’empresser de secourir les adorateurs Christ, pendant qu’il en est encore temps, et de chasser loin des régions soumises à notre foi la race impie des dévastateurs. Cela, je le dis à ceux de vous qui sont présents ici, je vais le mander aux absents; mais c’est le Christ qui l’ordonne. Quant à ceux qui partiront pour cette guerre sainte, s’ils perdent la vie, soit pendant la route sur terre, soit en traversant les mers, soit en combattant les idolâtres, tous leurs péchés leur seront remis à l’heure même; cette faveur si précieuse, je la leur accorde en vertu de l’autorité dont je suis investi par Dieu même. Quelle honte ne serait-ce pas pour nous si cette race infidèle si justement méprisée, dégénérée de la dignité d’homme, et vile esclave du démon, l’emportait sur le peuple élu du Dieu tout-puissant, ce peuple qui a reçu la lumière de la vrai foi, et sur qui le nom du Christ répand une si grande splendeur! Combien de cruels reproches ne nous ferait pas le Seigneur, si vous ne secouriez pas ceux qui, comme nous, ont la gloire de professer la religion du Christ? Qu’ils marchent, dit encore le pape en finissant, contre les infidèles, et terminent par la victoire une lutte qui depuis longtemps déjà devrait être commencée, ces hommes qui jusqu’à présent ont eu la criminelle habitude de se livrer à des guerres intérieures contres les fidèles; qu’ils deviennent de véritables chevaliers, ceux qui si longtemps n’ont été que des pillards; qu’ils combattent maintenant, comme il est juste, contre les barbares, ceux qui autrefois tournaient leurs armes contre des frères d’un même sang qu’eux; qu’ils recherchent des récompenses éternelles, ces gens qui pendant tant d’années ont vendu leurs services comme des mercenaires pour une misérable paie; qu’ils travaillent à acquérir une double gloire ceux qui naguère bravaient tant de fatigues, au détriment de leur corps et de leur âme. Qu’ajouterai-je de plus? D’un côté seront les misérables privés des vrais biens, de l’autre des hommes comblés des vrais richesses; d’une part combattront les ennemis du Seigneur, de l’autre ses amis. Que rien donc ne retarde le départ de ceux qui marcheront à cette expédition; qu’ils afferment leurs terres, rassemblent tout l’argent nécessaire à leurs dépenses, et qu’aussitôt que l’hiver aura cessé, pour faire place au printemps, ils se mettent en route sous la conduite du Seigneur.
Le pape Urbain II profite du concile de Clermont pour appeler les chevaliers laïcs présents en ces termes le 27 novembre 1095 à guerroyer contre les Turcs. On retiendra de ce discours la description des exactions à l’encontre des Chrétiens, et la promesse du rachat qui sont me semble-t-il les deux arguments clefs du propos.
L’enthousiasme de la Chrétienté
Nous avons déjà expliqué dans d’autres articles à quel point la société médiévale est verrouillée. Le discours du pape raisonne ainsi à l’oreille des cadets des familles nobles qui trouvent ainsi un moyen de s’élever socialement et d’obtenir éventuellement des terres. La renommée de l’homme d’Eglise est telle que très vite son discours se propage, venant satisfaire il faut bien le dire les besoins guerriers de la noblesse en la fédérant autour d’un ennemi commun.
Jacques Heers, directeur du département d’études médiévales de la Sorbonne et auteur de La première Croisade nous explique les conséquences du discours papale dans une émission de radio, audio disponible sur le site de Canal Académie.
Le discours d’Urbain II suscite immédiatement des décisions : l’évêque du Puy, Adhémar de Monteil, celui-là même qui l’avait accueilli en août, est le premier à annoncer son départ pour Jérusalem. Puis ceux de Toulouse, dont Raymond de Saint-Gilles, qui avec ses hommes, avaient déjà combattu les Maures en Espagne. Et les Normands, Robert Courteheuse (fils de Guillaume le Conquérant), Bohémond de Tarente et Tancrède.
Les Flamands, les Rhénans et les Lorrains. Ils sont tellement nombreux à vouloir s’engager que le pape fait distribuer des morceaux d’étoffe cousus en croix pour distinguer les partants des autres. Il demande que soit désigné un chef spirituel : ce sera Adhémar de Monteil. Mais qui serait le chef militaire ? Le roi de France et l’empereur d’Allemagne sont excommuniés… et celui d’Angleterre, Guillaume le Roux, au bord du schisme ! Les évêques se tournèrent alors vers l’Est, indiquant Ladislas de Hongrie et son neveu Conrad de Bohême. Ce choix généra dans leurs pays respectifs de graves querelles.
« La croisade, résume René Grousset, se propagea avec une rapidité inouïe parce que ce fut une idée passionnelle, suscitant une mystique collective ».
Urbain II à Clermont donnait à la chrétienté un idéal fédérateur, capable de mobiliser des foules. L’année 1095 fut donc celle d’un formidable élan spirituel. Un immense enthousiasme se fit jour, mais essentiellement parmi le clergé et le peuple, et si quelques chroniqueurs affirment que l’on vit aussitôt accourir, de toutes les parties du monde, des comtes, des prélats, des gens du peuple, « et des rois en dernier lieu… », ceux qui répondirent à l’appel le firent avec zèle et ardeur.
Néanmoins, on ne peut manquer de remarquer que plusieurs grands personnages ne semblent guère pressés de partir. Henri IV d’Allemagne, malgré les tentatives de réconciliation lancées par le pape Urbain, se dit toujours son ennemi, et les barons germaniques restent à l’écart. Les princes des grandes villes de Lombardie et de Vénitie, se comptent en petit nombre. Et le roi de France, Philippe, comme on l’a vu, se montre récalcitrant à faire amende honorable. «
Au total, constate Jacques Heers, cette croisade n’a pas, et de loin, mobilisé tous les chrétiens d’Occident. Les Espagnols se trouvaient engagés dans leur combat contre l’Islam et les Italiens, du nord et du centre de la péninsule, englués dans leurs guerres civiles ».
Si les nobles vont mettre un certain temps à partir pour Jérusalem, le discours a dans le peuple un retentissement étonnant. Rappelons que la guerre est habituellement le fait des nobles : il s’agit donc là d’une chose sans précédent. On se hâte de vendre sa terre et tout ce qui n’est pas nécessaire au voyage sans s’occuper de savoir si les fonds obtenus seront suffisants pour la route. 15 000 personnes partent pour la Croisades des pauvres : hommes, femmes et enfants suivent Pierre l’Ermite pour se rendre en Terre sainte. Sans attaches, le départ est pour eux plus simple et rapide.
Le départ du peuple se fait en avril 1096, celui des nobles est prévu pour août. Mal armés, sans vivres suffisants, et très vite malades, ils traversent l’Europe en massacrant des Juifs sur leur passage et en pillant la Roumanie. Pierre l’Ermite ne parvient pas à maintenir ses troupes dans le droit chemin : Jérusalem est encore loin alors autant commencer tout de suite puisqu’il faut des vivres. Guibert de Nogent rapporte ainsi les exactions de cette croisade peu commune. Les 10000 survivants qui mettront le pied en Terre sainte seront massacrés par les Turcs en Anatolie.
Ainsi démarrent les Croisades dans toutes les strates sociales… et, vous l’aurez sans doute compris, la série d’articles que je compte partager avec vous sur ce sujet. Toutefois, soyez indulgents, car le thème est complexe et il me semble ardu de le diviser en petits articles concis et clairs. Je vais donc essayer de conserver dans un premier temps un découpage chronologique des faits, quitte à revenir ensuite sur des aspects purement thématiques.

L'Echope médiévale
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