Articles tagués ‘histoire médiévale’

28
août

Apprendre le latin médiéval

   Ecrit par : Ethelbert   in Scriptorium

Introductio

Un article récent (oui, à l’échelle de l’Histoire, qui plus est médiévale, six mois, c’est récent) s’est intéressé à l’apprentissage du français médiéval. Étant d’un naturel porté sur la flagornerie, je l’ai lu d’une traite, avec toute la délectation qui sied à ce type d’écrit, et toute la révérence et la déférence qui siéent envers Cernunnos. En revanche, n’étant pas d’un naturel porté sur le sadomasochisme, je ne me suis pas aventuré à passer à la pratique.

Pourquoi ? Comment dire, sans froisser une quelconque susceptibilité ? Ah, je sais ! Disons que le vernaculaire des gueux pouilleux et crotteux des pagi est bien bon pour le commun, mais moi, je fais dans l’élite. *regarde Cernunnos* Je l’ai bien joué diplomate, là, non ? Franc et subtil, non ? Non ? Ah bon, tant pis…

Non, moi, mon truc, c’est le latin. Ah, le latin ! Voilà une langue qui lacerat generem suum ! Lire la suite »

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J’adore suivre cette émission, qui est très intéressante quand elle s’attache à ma période préférée qu’est le Moyen-âge. Elle est particulièrement bien faite en terme de reconstitution, et j’apprécie beaucoup le débat contradictoire qui suit la présentation des faits. En l’occurrence, l’histoire de Gilles de Rais. Tout l’enjeu de l’émission est de se demander si effectivement ce personnage historique est un assassin ou s’il y a eu machination politique pour le faire plonger.

Quelques mots sur le personnage historique, dont une biographie complète se trouve sur Wikipédia.

Le contexte se situe tout simplement autour de  la Guerre de Cent ans, puisque Gilles a chevauché aux côtés de Jeanne la Pucelle et a l’image d’une grande figure historique de cette guerre. Il s’agit aussi d’un baron très richement doté, dont les relations avec les seigneurs locaux et le roi font de lui quelqu’un de reconnu socialement. Evidemment, sa puissance a vraisemblablement attiré les convoitises.

Je ne souhaite pas défloré la vidéo, aussi je ne rentre pas plus dans le détail. Mais sachez juste qu’accusé d’avoir tué des enfants, puis jugé par l’Eglise pour « sorcellerie, sodomie et meurtre de 30 petits enfants », il est condamné à mort et pendu le 26 octobre 1440.

Aux yeux de la loi, Gilles de Rais est aujourd’hui réhabilité. Le Sénat a lancé une procédure en 1992, qui a conclue à l’innocence de cet homme en 1994 : c’est dire si ce procès a grandement marqué l’opinion.

Bonne projection!

partie 1 :

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partie 2 :

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partie 3 :

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partie 4 :

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partie 5 :

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partie 6 :

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partie 7:

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partie 8 :

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28
mai

41e Congrès de la SHMESP

   Ecrit par : Ethelbert   in Expositions

La SHMESP, ques aco ?

Cet acronyme désigne la Société des Historiens Médiévistes de l’Enseignement Supérieur Public. Pour plus de détails sur cette institution, je vous invite à vous rendre sur son site.

Le Congrès 2010

C’est la 41e édition, et elle se tiendra à Lyon, du 3 au 6 juin 2010.
Vous trouverez le détail du programme sur le site de la SHMESP. Mais comme je suis bon prince, je vous donne le lien direct: cliquez ici. Le thème en sera Les relations diplomatiques au Moyen Âge: sources, pratiques, enjeux.
Le Congrès s’étalera sur quatre jours (des buffets étant prévus pour redonner force et courage aux vaillants médiévistes), le dernier étant consacré à une excursion fluviale de Lyon à Anse, avec visite du château.
Bon, je vais tout de suite en décevoir plusieurs: il y avait des formulaires d’inscription pour ce Congrès, ce qui doit probablement signifier que les personnes non-inscrites n’auront accès ni aux buffets, ni à l’excursion.

Queâh ?! Tu nous appâtes pour mieux nous dégoûter ensuite. Triste sire ! Au pilori !

Grâce, mes gentilles seigneuries ! Pour ma défense, j’arguerai que je n’ai appris la tenue de ce Congrès que ce matin, au hasard d’une conversation avec l’un des organisateurs. Et puis, mon domaine de prédilection, c’est plutôt l’Égypte ancienne…
Mais apparemment, formulaire d’inscription ou pas, l’entrée est libre pour assister aux différentes interventions.

Enfin, bref, si vous ne savez pas quoi faire en fin de semaine prochaine, viendez sur Lyon !

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16
mai

La vie au Moyen-âge : plus dure ?

   Ecrit par : Cernunnos   in De Historia

Une petite vidéo qui va poser d’entrée le débat qui fera l’objet de cet article.

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Attention, elle est à prendre pour ce qu’elle est, une vidéo brêve et introductive. En effet, l’idéal d’oisiveté est loin d’être effectif dans les cloîtres dans la mesure où les moines travaillent en plus de leurs prières quotidiennes de manière à assurer la vie de la communauté. Nous avons vu dans l’article sur l’abbaye de Citeaux combien cela pouvait parfois être difficile.

Toutefois, on peut légitimement s’interroger sur la pénibilité du travail au Moyen-âge. Peut-on, comme beaucoup le croient encore aujourd’hui, le considérer comme une période d’exploitation cruelle et d’esclavage stricto sensu ? Je serais tentée de dire pas du tout.

Un regard moderne et biaisé sur la notion de « travail ».

On ne peut nier que le travail était plus difficile puisque les moyens et les outils qui l’allègent aujourd’hui n’existaient pas encore. On ne peut nier aussi l’existence des diverses taxes qui étaient à verser au seigneur selon qu’on soit vilain ou serf.  Il me semble cependant  que la période de la Renaissance, et de la Révolution, ont  volontairement accentué les caractéristiques oppressives du système féodal.

Pour la Renaissance, le Moyen-âge est anarchique et ignard, exempt de références aux classiques : il est évident que si la Renaissance a eut accès à ces textes classiques c’est uniquement parce que les copistes médiévaux en connaissaient déjà l’existence … mais bon. De fait, l’histoire médiévale a longtemps été vue par le prisme faussé de ce point de vue. C’est encore d’ailleurs le cas pour beaucoup de personnes aujourd’hui.

Le travail au Moyen-âge?

Contrairement à ce qu’affirme la vidéo, il suffit de se pencher sur le Calendrier des travaux agricoles du Rustican pour voir qu’on travaillait toute l’année, même si le rythme de l’été n’était évidemment pas le même.  Il est clair que les jours chômés, fixés par l’Eglise, étaient aussi bien plus nombreux qu’aujourd’hui et surtout respectés de tous.

Nous avons vu dans l’article sur le décompte du temps combien le rythme de vie médiéval était différent du notre. On se couche à la nuit tombée donc effectivement, les journées d’été sont plus longues et plus pénibles que celles d’hiver. Cela suffit-il à faire des paysans médiévaux des opprimés?

Je pense que le regard que nous avons actuellement sur le travail, en tant que concept aussi bien qu’en tant que de valeurs, à largement changer et contribue à une incompréhension sur cette période. Il va de soi pour tout Chrétien au Moyen-âge, que nous sommes sur terre pour travailler suite au pêché originel… la question ne se posait donc pas dans les termes où nous la concevons aujourd’hui, dans un monde où les loisirs prennent une part de plus en plus importante.

En outre, l’épanouissement personnel est un concept très moderne : les premiers congés payés sont arrivés me semble-t-il un peu avant les années cinquante. Régine Pernoud, dans Pour en finir avec le Moyen-âge édition Points histoire, explique très bien  l’importance de la coutume en tant que loi universelle régulatrice:

Or, justement, toute volonté individuelle se trouve limitée et déterminée  par ce qui fut la grande force de l’Age féodal : la coutume. On ne comprendra jamais cette société si on méconnait la coutume, c’est-à-dire cet ensemble d’usages nés de faits concrets et tirant leur pouvoir du temps qui les consacre; sa dynamique est celle de la tradition : un donné, mais un donné vivant, non figé,toujours susceptible d’évolution sans jamais être soumis à une volonté particulière.

Finalement, on peut donc se demander si l’homme médiéval n’était pas malheureux ou s’il n’avait simplement pas conscience de son malheur du fait d’être ensembles.

La vie des paysans au Moyen-âge ?

Pour bien comprendre la vie des paysans du Moyen-âge, il faut se débarrasser des visions préconçues et tenter de garder une certaine neutralité.  Certes, on regorge de de témoignages de seigneurs oppresseurs … mais est-ce un phénomène épisodique dont on a fait état à maintes reprises pour jeter l’opprobre sur leurs agissements, et leur nom surtout,  ou quelque chose de fréquent?

Pour en savoir plus, je me suis penchée sur le livre Les classe rurales et le régime domaniale en France et au Moyen-âge, par Henri Eugène Sée. Ce document décrit largement les droits qui régissent les domaines et leurs implications directes sur la vie des paysans, bien qu’il soit un peu orienté.  On constate que la paysannerie se dégage très progressivement du servage, et que plus lentement encore , sa situation s’améliore de façon perceptible au fil de la période.

Rappelons aussi que dès l’an mil, la prédominance de l’Eglise qui impose la Paix  de Dieu et la Trêve de Dieu.  Elle jette l’anathème sur qui attaquera sans raison un paysan, et surtout elle ménage pendant les périodes de fêtes religieuses une paix relative… Toute activité militaire est proscrite lors des périodes liturgiques. Ce qui donne a peu près quatre-vingt jours par an pour se battre aux seigneurs. On peut donc penser que la vie du paysan est plutôt calme à partir de cette période.

Pour jeter définitivement un sort à la question du roi tyrannique, héritée de la vision déformée de l’histoire révolutionnaire, je me permettrais de citer simplement Régine Pernoud, dans Pour en finir avec le Moyen-âge édition Points histoire. Elle écrit :

Le roi féodal est le seigneur parmi d’autres seigneurs; comme les autres il administre un fief personnel, dans lequel il rend la justice, défend ceux qui peuplent son domaine et perçoit des redevances en nature ou en argent. Hors de ce domaine, il y a le roi, celui qui a été marqué par l’onction sainte; c’est l’arbitre désigné dans les conflits, le suzerain des suzerains, celui qui assume la défense du royaume et auquel, à ce titre,  les autres seigneurs doivent une aide militaire, fixée d’ailleurs à un temps fort limité : quarante jours par ans.

Donc, si on résume tout cela, le roi peut exiger la présence de ses vassaux la moitié du temps dont il dispose pour faire la guerre… cela limite donc encore un peu plus les possibilités de combat.

Par ailleurs, en dehors de son statut divin qui lui confère la mission de protéger le royaume au regard de Dieu et donc d’harmoniser ses relations entre les différents vassaux, c’est tout. Il est loin d’avoir le statut d’un monarque comme Louis XVI par exemple : il n’édite pas de loi générale et ne perçoit aucun impôt en dehors de son fief et cela jusqu’au XVème siècle.

La vision des historiens marxiste a beaucoup galvaudé le terme de « féodalité »… et il s’agit d’un prisme déformant qui est aujourd’hui encore fatale dans notre manière d’enseigner l’histoire.

Le serf : un esclave ?

Et bien non. L’esclave, tel que perçu par les Romains, est une chose qui fait parti de la maison. Le serf, lui est considéré comme un être humain. Le servage est une chose et l’esclavage une autre, j’insiste!  Là encore, je cite Régine Pernoud.

Le serf est une personne traitée comme telle; son maitre n’a pas sur lui ce droit de vie et de mort que lui reconnaissait le droit romain.

[...]

Dans la société qu’on voit naître au VIème – VIIème siècles, la vie s’organise autour du sol qui vous nourrit et le serf est celui dont on exige la stabilité : il doit demeurer sur le domaine ; il est tenu de le cultiver, de bêcher, fouiller, semer et aussi de moisonner ; car s’il lui est interdit de quitter cette terre, il sait qu’il en aura sa part de moisson. En d’autres termes, le seigneur du domaine ne peut l’expulser pas plus que le serf ne peut « déguerpir ».

C’est cette attache intime de l’homme et le sol sur lequel il vit qui constitue le servage, car, par ailleurs, le serf a tous les droits de l’homme libre : il peut se marier, fonder une famille, sa terre passera à ses enfants après sa mort ainsi que ses biens.

Le servage est donc un statut particulier… au même titre que dans notre société moderne nous pouvons travailler pour une société publique ou privée, si on souhaite faire une comparaison large et très imagée.

Le serf est lié a la terre qu’il cultive et il est assuré d’en conserver l’usage jusqu’à la fin de ses jours.  Il me semble que plus d’un ouvrier agricole du XXIème siècle, en ces temps de crise, aimerait pouvoir en dire autant. Il vit, de fait, sous la protection de son seigneur ce qui est moins risqué que le statut de paysan libre.

Rappelons au passage, que les rois féodaux ont le même rapport à la terre : celle-ci appartenant à leur lignée, ils ne peuvent ni la vendre, ni l’aliéner, ni la déserter. Ils ne peuvent ainsi céder que les biens personnels dont ils ont eu héritage mais n’ont qu’un droit d’usage sur leur domaine.

Là encore, c’est la simplicité de traduire  »servus » par esclave qui a prédominé pendant longtemps. Le retour dès le XVIème de l’esclavage pur et  ensuite le prisme révolutionnaire ont profondément déformé la réalité médiévale.

Que penser de la vie au Moyen-âge ?

En guise de conclusion, encore que le débat soit toujours largement ouvert, je dirais simplement qu’un certain nombre de filtres se sont rajoutés à la réalité médiévale qui l’ont largement floutée. Ces filtres, volontairement ou non, ont contribué à faire l’enseignement actuel de l’histoire et nous rendent encore plus difficile l’appréhension de ce qu’était la vie au Moyen-âge.

Je n’ai pas de réponse toute faite à la question, mais j’espère avoir largement démontré combien il est nécessaire de prendre du recul lorsqu’on s’intéresse à cette période qui couvre près de dix siècles de notre histoire et que les époques suivantes ont largement rabaissée.

Je dirais tout simplement pour finir que cette période qu’on appelle Moyen-âge n’a de « moyen » que le nom et que pour qui sait se pencher sur elle avec bienveillance, elle dénombre encore moult secrets.

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14
mar

La première croisade : d’Antioche à Jérusalem

   Ecrit par : Cernunnos   in De Historia

Après la prise d’Antioche le 28 juin 1098, dont nous avons parlé dans le précédent article, une épidémie se répandit.  Par ailleurs, la poursuite de l’expédition est fixée au mois  de novembre, pour laisser passer la chaleur estivale. En réalité, le départ des Croisés sera retardé de six bons mois pendant lesquels de petits raids masqueront les dissensions des barons aux yeux de l’armée.

Une épidémie oblige les Croisés à stationner à Antioche…

Adhémar de Montreuil au siège d'Antioche

L’évêque Adhémar de Monteil compte parmi les victimes, probablement une épidémie de thyphoïde. Les Croisés mènent un certain nombre de raids pendant l’été à la recherche d’un climat plus salubre et de butin.  Pendant cette période, ils prennent facilement plusieurs petites places fortes syriennes pour subvenir à leurs besoins pendant l’hiver. Lorsqu’ils reviennent à Antioche, l’épidémie a décimé une bonne partie de la ville.

Le 5 novembre, les barons se réunissent mais aucune date n’est arrêtée pour la reprise de la marche. De même, le problème de la possession d’Antioche n’est pas résolu. Bohémond promet de ne pas entraver la croisade et de marcher à sa tête. Pour contenter les hommes, on met en place des raids locaux. Les Francs confortent leur position en Cilicie.

… mais le temps des désaccords prend le dessus.

Lorsque les Croisés reviennent tous à Antioche pour fêter la Noël, les mésententes sont telles qu’elles ne semblent pas pouvoir trouver de solution. La mort de l’évêque, légat du pape,  a entrainé la perte du seul verrou qui maintenait plus ou moins l’unité parmi les barrons.

Raymond et Bohémond ne s’accordent pas du tout sur le serment prêter à Alexis Ier et encore moins sur le contrôle d’Antioche. En effet, aucun représentant d’Alexis n’est présent et celui-ci ne semble pas revendiquer son dû. Bohémond souhaite prendre la ville, malgré le serment qu’il a prononcé.  Tous les barons acceptent, excepté Raymond de Saint-Gille.  On envoie un émissaire s’enquerrir de la volonté d’Alexis Ier mais celui-ci arrive trop tardivement pour qu’une expédition se monte avant l’hiver. Il perd donc ses droits sur la ville. Chacun veut assurer sa propre richesse et reconnaissance, au détriment de la cause commune : le départ pour Jérusalem fait les frais de ces querelles. Las, Godefroy se retire quelques temps chez Baudoin dans le comté d’Edesse.

L’armée impose la marche vers Jérusalem.

L’armée est irritée, et encore c’est un euphémisme, par le comportement des barons. Raymond d’Agiles écrivait : Comme les princes [...] ne sont plus désireux de nous conduire à Jérusalem, choisissons un courageux chevalier que nous pourrons servir loyalement et en toute sécurité et, si Dieu le veut, nous arriverons à Jérusalem avec ce chevalier comme chef. Si cette grande discorde à propos d’Antioche se poursuit longtemps, abattons ses mûrs.

La pression venue des soldats oblige finalement Bohémond et Raymond à faire front commun face aux autres princes. Raymond plie et reconnait à Bohémond la possession de la ville. Malgré leurs dissensions, ils font front commun dans la prise de Marra pour contenter l’armée qui réclame de se mettre en mouvement. Mais sous le manteau, on essaye d’acheter les uns et les autres… on soudoie, on corrompt. Nous sommes bien là loin des idéaux défendus par Urbain II.  Il s’agit en fait de faire patienter les hommes, mais ceux-ci s’échauffent rapidement outrés par le comportement de leurs chefs. La ville,  assiégée le 27 novembre, tombe le 11 décembre 1098.

Les Croisés, mourrants de faim, auraient mangé des corps ennemis à Marra.

Certaines sources disent que Raymond a lui même ordonné de brûler Marra, d’autres disent que l’armée elle-même a sapé ses fortifications en guise d’avertissement. Mais c’est, en tout cas, de cette ville que Raymond part, pieds nus en pénitent  le 13 janvier 1099, signifiant ainsi qu’il reprend le pèlerinage interrompu. Il souhaite également montrer un signal fort aux petits gens qui, peu de jours avant, avaient manifesté leur mécontentement face à l’oisiveté des seigneurs ainsi que se repentir des querelles qui viennent de désorganiser totalement l’armée.

Robert de Normandie et Tancrède le suivent. Godefroi et Robert de Flandres refusent de reconnaitre son autorité et restent à Antioche. Pour sa part, Bohémond oublie bien vite  sa promesse et se comporte en seigneur et maitre sur ses terres fraichement acquises.

La route jusqu’à Jérusalem.

Les Croisés ne rencontrent pas particulièrement de difficultés. Les factions ennemis sont divisées entre elles, les négociations facilitent les choses. Les différents émirs ne servant que leurs propres intérêts, l’avancée est grandement simplifiée. Les Fatimides, qui entretenaient de bonnes relations avec Constantinople, espèrent souder une relation avec les Croisés contre leurs adversaires, les Seldjoukides. 480 km les séparent de Jérusalem.

En janvier 1099, Raymond de Saint-Gilles prend la forteresse d’Hisn al-Akrâd et abandonne les lieux presque immédiatement, son objectif étant Jérusalem. Mais ce fort deviendra le célèbre Krak des Chevaliers.

Le Krak des Chevaliers

A cours d’argent et suite aux rapports des émissaires envoyés à Tripoli concernant le caractère peu guerrier de la population, Raymond assiège Arqa, proche de Tripoli, le 14 février 1099. Il envoie ses vassaux prendre Tortose, la ville de Maraclée se rend et le reconnait comme suzerain. Ces succès florissants conduisent Robert de Flandres et Godefroi à  rejoindre son mouvement. Ils assiègent le port de Jabala, toutefois la rumeur de l’arrivée d’une grande offensive ennemi les poussent à rejoindre Raymond qui s’enterre dans la prise de Arqa.

Les diputes ne s’arrêtent pas pour autant car les deux barons ne considèrent pas l’autorité de Raymond comme étant légitime. De fait, au combat, les deux armées ne sont pas coopérantes. En outre, Alexis I er envoie une lettre en avril  pour se proposer de guider les Francs si ceux-ci acceptent d’attendre son arrivée. Raymond est tenté d’accepter mais l’excitation des troupes à l’approche de la Ville sainte et les autres barons l’obligent à refuser. De même, les Fatimides proposent une alliance et s’engagent à laisser passer les pèlerins en échange de l’arrêt des troupes aux frontières de la Palestine. Refus également.

Malheureusement, le siège d’Arqa est très laborieux… de nouveaux l’opposition des Croisés grondent. Le 5 avril, Pierre Barthélemy, celui qui avait découvert la  » Sainte lance  » à  Antioche, prétend avoir eu une nouvelle vision. Les saints lui ont dit que la ville devait être prise d’assaut.

Les adversaires de Raymond hurlèrent à la supercherie, et dénoncèrent le caractère abusif de la « Sainte lance ». Pierre demanda l’ordalie.  Le 8 avril 1099, Pierre tente de traverser un brasier avec la lance en main. Gravement brûlé, il meurt douze jours plus tard dans d’attroces souffrances. Une grande partie de l’armée ne croie plus en la sainte relique, et le moral des troupes ainsi que l’image de Raymond en souffre un peu plus. Le siège d’Arqa est un échec total : le 13 mai 1099, les troupes se retirent.

Toutefois, pour éviter les pillages sur son territoire, la ville de Tripoli fait preuve de nombreuses largesses : elle fournit des guides, du matériel et des vivres, libèrent les prisonniers. Bref, elle graisse la patte des Croisés espérant bien que ceux-ci vont se diriger rapidement vers les régions de leurs ennemis naturels. Le 19 mai 1099, les Croisés entrent en territoire fatimide où Baudoin les rejoint. Le 7 juin ils aperçoivent les mûrs de Jérusalem.

Comme vous vous en doutez, la suite au prochain épisode. C’est presque devenu une habitude maintenant.

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Non, ce n’est pas un doublon. Dans mon précédent article déjà fort long, nous avions parlé de la prise d’Antioche par les Croisés… Mais très vite, ces derniers vont passer du statut assiégeants  à celui d’assiégés. Sans autre forme de transition donc, rentrons dans le détail. Nous sommes le le 3 juin 1098, Antioche est prise.

Les Croisés sont dans Antioche.

Foulcher de Chartres raconte :

Quand les Turcs aperçurent les Francs courants dans les rues, l’épée à la main, et tuant sauvagement les gens qu’ils rencontraient [...] , ils commencèrent à fuir. Les chrétiens grecs et arméniens qui habitaient la cité se joignirent aux assaillants, transformant la ville en un bain de sang par le massacre de tous les Turcs bloqués par les remparts. A la tombée de la nuit, tout était terminé et les rues étaient couvertes de cadavres [...] à tel point qu’on ne pouvait plus s’y déplacer qu’en marchant sur les corps qui les jonchaient.

Les Croisés ont pénétré dans la ville, et assiègent la citadelle. Le gouverneur de la ville, en fuite, est exécuté par un berger arménien qui rapporte sa tête à Bohémond.

Mais à peine quelques jours après, les Croisés sont assiégés par l’armée de l’Atabeg Kerbogha Mossoul. On estime, d’après le livre Batailles de R. G. Grant, que son armée comprenait environ 75 000 hommes.

Les décisions prises alors sont relatées par Anne de Comnène en ces termes :

Lorsque Kourpagan [ndla :  ou encore Corbaran dans les chansons de gestes, il s'agit de Kerbogha ] avec ses innombrables milliers d’hommes arriva au secours de la ville d’Antioche et la trouva déjà prise, il dressa son camp et creusa une tranchée, y déposa ses bagages et décida d’assiéger la place. Mais avant qu’il n’ait pu se mettre à l’oeuvre, les Celtes sortirent de la ville et l’attaquèrent; alors une grande bataille s’engagea entre les deux adversaires.

Les Turcs eurent la victoire, et les Latins se barricadèrent à l’intérieur des portes, fortement pressés, d’un côté, par la garnison de la citadelle (car les barbares en étaient toujours maîtres), de l’autre, par les Turcs qui étaient établis au dehors. Bohémond, en homme habile qui voulait s’approprier le gouvernement d’Antioche, sous le couvert de les conseiller s’adressa de nouveau aux comtes:  » Il ne faut pas que les mêmes aient à combattre des deux côtés à la fois contre les ennemis de l’intérieur et contre ceux de l’extérieur; mais divisons-nous en deux groupes proportionnés au nombre des ennemis qui nous assaillent de part et d’autre, et luttons contre eux de cette manière. À moi donc, il reviendra de combattre contre les défenseurs de l’acropole, si cela vous agrée; aux autres, il appartiendra de s’attaquer vigoureusement aux ennemis du dehors.  »

Tous se rangent à l’avis de Bohémond. Il se mit aussitôt à l’oeuvre et sur le champ, pour couper du reste d’Antioche l’acropole, construisit en face de celle-ci une contre-muraille transversale qui serait une ligne de défense très forte si la guerre se prolongeait. Cela fait, il se constitua lui-même le gardien vigilant de ce rempart et sans relâche combattit très courageusement contre les ennemis de l’intérieur, chaque fois que l’occasion s’en présentait.

Les autres comtes de leur côté s’étaient occupés avec le plus grand soin de leurs secteurs respectifs, défendant continuellement la ville, veillant sur les mantelets et les créneaux des remparts, afin d’empêcher que les barbares n’en fissent du dehors l’escalade pendant la nuit au moyen d’échelles et ne s’emparassent ainsi de la ville, afin d’empêcher aussi qu’aucun habitant ne se trouvât sur les murs à leur insu et de là ne s’entendît avec les barbares pour livrer la place par trahison.

[ndla : j'ai pris la liberté comme la citation est longue de faire des petits paragraphes, il est évident que ceux-ci ne sont pas d'origine.]

Une bien mauvaise posture.

un Anonyme témoigne :

Ces sacrilèges et ennemis de Dieu nous tenaient si étroitement bloqués dans Antioche que beaucoup mourrurent de faim. Un petit pain se vendait un besant [ndla : le besant est une pièce d'or frappée à Byzance autrement appelé le solidus] ; inutile de parler du vin. On mangeait et on vendait de la viande de cheval ou d’âne; une poule valait quinze sous, un oeuf deux sous, et noix un denier. Tout était hors de prix : la famine était si grande qu’on faisait cuire pour les manger des feuilles de figuier, de vigne, de chardon. D’autres faisaient cuire et mangeaient des peaux desséchées de chevaux, de chameaux, de bœufs, de buffles. Cette anxiété et ces angoisses de toute sorte, qu’il est impossible de rappeler, nous les avons souffertes poue le nom du Christ et pour rendre libre la route du Saint-Sépulcre. Telles furent les tribulations, la famine et les terreurs auxquelles nous fûmes en proie pendant vingt-six jours [...].


L’épisode de la Sainte lance vu par Anne de Comnène

Les Latins, pressés terriblement par la famine et par un blocus sans relâche, vinrent trouver Pierre, leur évêque [ndla : Anne a confondu Pierre l'Ermitte qui a fui le combat avec Adhémar et Pierre Bathélémy qui est le vrai moine visionnaire ici], qui avait été battu autrefois à Hélénopolis, comme on l’a raconté précédemment, et ils lui demandèrent conseil. Il leur répondit:  » Vous aviez promis de vous garder purs jusqu’à ce que vous arriviez à Jérusalem, et vous avez enfreint, je crois, votre promesse. C’est à cause de cela que Dieu ne vous aide plus maintenant comme auparavant. Vous devez donc vous retourner vers le Seigneur et pleurer vos fautes dans le sac et la cendre, en prouvant votre repentir dans des larmes brûlantes et des veilles passées en prières. Alors moi aussi je m’emploierai à vous rendre Dieu favorable.  » Ils suivirent les recommandations du pontife.

Quelques jours plus tard, celui-ci poussé par une inspiration divine, rassemblait les principaux comtes et leur ordonnait de creuser à droite de l’autel; là, ils trouveraient le saint clou. Ils exécutèrent l’ordre, mais ne trouvèrent rien; ils s’en retournèrent découragés et annoncèrent l’insuccès de leur recherche. Lui, après avoir prié avec plus de ferveur, leur enjoignit de recommencer leur recherche avec plus de soin. Ils exécutèrent l’ordre de nouveau et, quand ils eurent trouvé l’objet cherché, ils coururent l’apporter à Pierre, saisis de joie et de frayeur.

La relique trouvée d’après les visions du provençal serait la lance qui aurait percé le flanc du Christ… Cet évènement va galvaniser les troupes et leur redonner la foi. Plusieurs jours plus tard, Bathélémy eut une autre vision.  Saint André exigeait des Croisés de jeûner cinq jours et de se jeter sur les Turcs le sixième.

L’ultime combat du point de vue des Chrétiens.

Les barons, espérant persuader l’Atabeg de lever le siège, envoie Pierre l’Ermite et un traducteur le 27 juin. Le camp turc est divisé :  Kerbogha exige une reddition inconditionnelle. Il y aura donc bien bataille. Une fois les armées prêtes, celui-ci hésite, mais les Croisés refusent son messager…

Le 28 juin 1098, ils tentent une sortie derrière Bohémond. Bien qu’inférieurs en nombre, ils menèrent une attaque si importante sur les rives de l’Oronte que les adversaires subissent de lourdes pertes et s’enfuient.

L’ultime combat du point de vue des Turcs.

Il existe une autre version, du point de vue turc, qui atteste que Bathélémy aurait lui-même cacher la lance dans l’Eglise Saint-Pierre. La défaite est elle aussi parfaitement justifiée : le gouverneur de Mossoul était particulièrement mal perçu par ses hommes. Ces derniers ont donc sciemment décidé de laisser le champ de bataille après avoir subi plusieurs vexations de sa part, notamment dans sa manière trop passive de mener le combat.  A trop souhaiter attendre une victoire totale en pensant battre d’un seul coup l’armée franque, il s’est finalement mis à dos son propre camp.

Qui a tort, qui a raison … je vous laisse le choix, dans les deux cas le résultat est le même. Pour rappel, le siège a quand même duré d’octobre 1097 à quasiment juillet 1098… Impressionnant non?   La bannière franque, et surtout celle de Bohémond, flotte au dessus de la ville. La route vers Jérusalem s’ouvre… Mais pour le moment, nous allons marquer une étape ici.

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20
fév

Les origines des armoiries vues par Michel PASTOUREAU.

   Ecrit par : Cernunnos   in De Historia

J’avais déjà écrit un article, mais comme j’ai reçu un très beau livre que je ne peux que vous recommander car il est très bien illustré et très précis, je me permets de vous faire une petite synthèse de ma lecture pour enrichir le premier article et aller plus loin.

Les origines des armoiries d’après M. Pastoureau.

Avec l’évolution du matériel militaire, les hommes en armes ont perdus progressivement tout moyen de se reconnaître. Le capuchon de la cotte de mailles qui remonte sous le menton aussi bien que le nasal du casque à partir des années 1080 – 1120 ont rendu impossible l’identification des hommes sur le terrain.

On prend donc progressivement l’habitude de faire peindre sur  les écus des figures, géométriques animales ou florales.

On ne peut considérer ces dessins comme des armoiries qu’à partir du moment une certaine forme de code est constant pour une même personne et où l’apparition de règles simples codifient ses représentations. On parlera concernant ces règles, de prémices de blason. Michel PASTOUREAU estime que cette mise en place des premières règles d’héraldiques n’a pas lieu avant 1130 – 1140.

A partir de 1180, les hommes sont entièrement cachés par leur équipement et notamment par les grands écus en amande de l’armée franque. L’usage de signalisation est devenu obligatoire pour se reconnaître.

 Comment est-on passé de figures individuelles aux armoiries véritables ?

Il paraît tout à fait logique que les hommes aient conservé un certain temps leur marque sur le terrain pour des raisons pratiques. De même, il semble aussi cohérent que certains les aient conservé à vie. Souvent,  l’emblème choisie constituaient un jeu de mot ou une représentation propre au nom de son porteur. De fait, on peut supposer que le caractère héréditaire des emblèmes choisis procède naturellement de ces deux constats.

Toutefois, ce qu’on ne parvient toujours pas à expliquer au XXIème siècle, c’est comment et pourquoi, dès l’origine, des règles se sont mises en place pour codifier ces représentations. C’est précisément ces règles qui progressivement vont constituer le blason, c’est-à-dire l’ensemble des règles qui régissent les armoiries.  

 Les représentations avant le blason.

Elles se composent de couleurs et de figures simples, mais très codifiées. Michel PASTOUREAU estime qu’elles sont issue d’un héritage de plusieurs éléments qui ont fusionnés entre eux.

Les bannières ont fourni à l’héraldique les couleurs et leurs associations, les partitions, la structure en semé… Ainsi que le lien entre les armoiries et le fief.

Les formes végétales et animales sont principalement issues des sceaux et des pièces de monnaies dont faisaient déjà usage certaines familles au XI ème siècle.  On constate que les sceaux  semblent d’abord apparaître sur les bannières et les gonfanons, puis sur les écus.

Les fourrures (vair et hermine) et la forme des armoiries ont été prise au bouclier véritable. Les figures géométriques sont aussi les héritières de la forme de celui-ci.

La naissance de l’armoiries

La question est donc, pour cibler la naissance de l’héraldique, de savoir à partir de quand on a représenté toujours le même motif pour symboliser une personne sur le champ de bataille. M. PASTOUREAU estime que c’est le cas à partir de 1130 – 1160. 

Pour donner ces fourchettes de dates, ce spécialiste se repose sur des sources littéraires, numismatiques nombreuses, des représentations telles que la tapisserie de Bayeux ou des vitraux, qu’il détaille dans son livre. Il estime ainsi que la naissance des armoiries s’étend sur cinq à six générations.

La gestation : Milieu XI ème siècle – 1130

L’apparition : 1130-1140 / 1160-1170

La diffusion : 1170 – vers 1230 

Nous essayerons dans un prochain article de détailler ces phases pour aller plus loin, il me semble que l’article est déjà de bonne taille et je ne voudrais pas vous lasser.

Source : Michel PASTOUREAU , l’Art héraldique paru chez SEUIL

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4
fév

Première croisade : De Dorylée aux portes d’Antioche

   Ecrit par : Cernunnos   in De Historia

Nous avons laissé les Croisés juste après Dorylée dans notre dernier article. Ajoutons aussi que Alexis Ier profite de la pagaille semée par les Croisées pour récupérer des terres : la Bithynie, l’Ionie, la Lydie et la Phrégie occidentale plus tardivement.

La ligne principale représente le trajet suivi par l'armée principale; celle en pointillée montre la route prise par Baudouin de Boulogne. Carte éditée par M. Griffe, 8 av. de la Station, Cagnes-sur-mer, 06800.

Dès le 4 juillet 1097, l’armée croisée reprend la route. Le ravitaillement se complique. Le désert décime chevaux et hommes : le sultan a pratiqué la technique de la terre brûlée et empoissonné les puits. Pendant cette éprouvante traversée du désert, les Croisés se nourrissent quasi exclusivement de canne à sucre.

Un anonyme témoigne : Et nous les poursuivions à travers des déserts et une terre dépourvue d’eau et inhabitable, d’où nous eûmes du mal à sortir vivants. La faim et la soif nous pressaient de toute part et nous n’avions presque plus rien à manger, sauf les épines que nous arrachions et frottions dans nos mains : voilà de quels mets nous vivions misérablement.

Toutefois, les Arméniens et les Chrétiens d’Asie et de Syrie font bon accueil aux troupes. Celles-ci s’avancent dans les plaines fertiles d’Iconium (Konieh)  à partir du 15 août. Les Arméniens présents dans la ville désertée par les Turcs fournissent des provisions.

Les Turcs tentent une nouvelle offensive devant Héraclée : c’est la déroute.

L’armée chrétienne se sépare en deux groupes le 13 septembre 1097. Baudoin et Tancrède mène le premier se dirige vers le sud en direction de la Cilicie. Ils passent par les Pyles Ciliciennes, entre le Taurus Cilicien et l’Anti-Taurus  et assiègent Tarse. L’armée turque fuit pendant la nuit du 21 septembre 1097.  Adana et Mamistra suivent de peu mais devant l’incapacité de Tancrède et Baudoin à s’entendre sur l’occupation des territoires par les Croisés, l’élite arménienne prend le dessus.

Je consacrerais un article thématique à la progression de Baudoin car je ne souhaite pas trop m’étendre dans celui-ci. L’armée principale poursuit la route en direction de Césarée de Cappadoce en contournant le massif.

Nous parvînmes heureusement à Césarée de Cappadoce. Sortis de Capadoce, nous arrivâmes à une citée magnifique et très riche que, peu de temps avant notre venue, les Turcs avaient assiégée pendant trois semaines [ Plastencia]. Mais ils n’eurent pas le dessus et, à notre arrivée, elle se rendit aussitôt entre nos mains avec une grande joie. Un chevalier, nommé Pierre d’Aups, la demanda à tous les seigneurs, afin de la défendre en toute fidélité de Dieu et du Saint-Sépulcre, des seigneurs et de l’empereur.  Ils l’a lui accordèrent de très bonne grâce. [...] Nous atteignîmes ensuite une ville appelée Coxon [Geuk-sou] qui possédait les ressources importantes qui nous étaient nécessaires. Les Chrétiens, habitants de cette ville, se rendirent aussitôt [probablement des Arméniens].Nous y fûmes pendant trois jours dans de bonnes conditions et les nôtres purent s’y refaire entièrement.

La traversée de la montagne de L’Ouzoun-Tebaïr-Dagh est à nouveau éprouvante.  Toutes les villes prisent sur le trajet sont soit remises aux Arméniens sur place, soit rendues à Alexis Ier.

Sortis de cette exécrable montagne, nous parvînmes à une ville appelée Marasch. Les habitants sortirent à notre rencontre tout joyeux, en nous apportant un copieux ravitaillement, et nous y fûmes dans l’abondance en attendant l’arrivée du seigneur Bohémond. Enfin, nos chevaliers atteignirent la vallée [vallée d'Oronte] dans laquelle est située la cité royale d’Antioche qui est la capitale de toute la Syrie.

Le siège d’Antioche, et la conquête de la Syrie, se préparent…

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Troisième volet de notre série sur les Croisades … Nous avions quitté les Croisés au moment où, tous réunis, ils s’apprêtaient à quitter les terres du basileus Alexis Ier pour agir en son nom contre les Turcs.

Rappelons que les Croisés sont accompagnés de l’armée du général Tatikios, dit l’Homme au nez d’or car il aurait été amputé de son nez lors d’un combat et il aurait porté une prothèse.  Cette armée est chargée de s’assurer que les Croisés soient protéger autant que de faire valoir les droits aux possessions d’Alexis. Elle déserte par la suite devant Antioche.

Regards des Turcs sur les mouvements des Croisés.

Qu’en est-il du regard des Turques seljoukides sur ce corps expéditionnaire? D’après Guillaume de Tyr, le sultan Soliman aurait envoyé un écrit aux habitants de Nicée pour les rassurer. On peut envisager qu’il soit l’expression sinon d’une vision globale, au moins d’un aperçu d’un point de vue  particulier.

N’ayez aucune crainte de cette nombreuse multitude : venus des pays éloignés où le soleil se couche, fatigués de la longueur de la route et des travaux qu’ils ont essuyés, n’ayant pas même de chevaux qui puissent soutenir le poids de la guerre, ils ne sauraient se montrer égaux en forces ni en ardeur à nous, qui arrivons tout récemment en ce lieu. Vous pouvez vous rappeler en outre avec quelle facilité nous avons triomphé déjà de leurs nombreux essaims, lorsqu’en un seul jour nous avons exterminé plus de cinquante mille d’entre eux. Rassurez-vous donc et ne craignez point; demain, avant la septième heure du jour, vous serez entièrement consolés en vous voyant délivrés de vos ennemis.

Or, les barons sont avant tout des tacticiens et des combattants expérimentés qui ont une bonne expérience du terrain et qui composent dès l’arrivée en terre païenne avec lui.  Ils sont des techniciens, ce qui favorise évidemment un effet de surprise et une meilleure progression. Aux yeux du sultan Qilij Arslan, ils ne représentait pas une menace plus grande que la croisade populaire : pour lui, les Ifranj ( Francs) étaient des bandes de mercenaires qui étaient restés quelques temps dans la région. Erreur d’appréciation non sans conséquences…

Un anonyme raconte. Le duc (Godefroy), s’apercevant qu’il n’existait aucune route par laquelle il pût conduire ces troupes jusqu’à Nicée, car la voie que les premiers Croisés avaient d’abord suivie se trouvait insuffisante pour un peuple aussi nombreux, envoya en avant-garde trois milles armés de haches et d’épées qu’il chargea d’élaguer et d’élargir cette voie, afin qu’elle fut praticable à nos pèlerins jusqu’à Nicée.  [...] Nous parvînmes ainsi près de Nicée qui est la capitale de toute la Romanie, le quatrième jour avant les nonnes de mai et nous y établir un camp.

L’arrivée de Bohémond et la mise en place par celui-ci d’un ravitaillement par terre et par mer met fin à la période de disette qui suit l’installation de l’armée chrétienne aux portes de Nicée. Tout cela témoigne de la logistique mise en place et contribue à prouver que les Croisés étaient largement sous estimés.

Cette ville est située sur les rives du lac Ascanien qui communique avec la mer de Marmara. Située à cent kilomètres de Constantinople, cette citée a été conquise par les Turcs en 1077,   qui en on fait leur capitale du sultanat de Roum en 1081.  Elle constitue à la fois une place forte menaçante pour l’Empire byzantin et un point de ravitaillement. C’est pourquoi, naturellement, elle est la première stratégiquement visée par les Croisés en quête d’un coup d’éclat. Par ailleurs, elle se trouve à 80 kilomètres environ de leur campement et elle se situe sur la principale route militaire d’Anatolie.

Nicée est fortifiée par une solide enceinte du IVème siècle, la description de celle-ci donnée par Wikipédia est la suivante :

Le mur ouest donne sur le lac, fournissant une protection contre un siège et une source de ravitaillement difficile à bloquer. Le lac est suffisamment grand pour qu’il soit difficile d’y organiser un blocus (durant le siège de Nicée, la ville fut d’ailleurs ravitaillée par le lac) et la ville assez importante pour rendre difficile toute tentative de blocage des bateaux avec des machines de siège depuis la côte.

Ancien évêché, la ville était complètement entourée par 5 km de murs d’une hauteur de 10 m, renforcés de plus de cent tours. Eux-mêmes étaient entourés par un double fossé sur la partie terrestre. De grandes portes sur les trois côtés terrestres étaient les seules entrées dans la ville.


La prise de Nicée.

Les Croisés ont profité de l’absence du sultan et de son armée, partis guerroyer contre les Danichmendites, pour préparer leur mouvement. Il n’a donc pas pu faire demi tour à temps pour revenir vers sa capitale.

Godefroy de Bouillon, Tancrède et leurs armées ainsi que celle de Bohémond étaient placées à Nicomédie. Bohémond, lui, négocie le ravitaillement à Constantinople.  Entre le 1er et le 3 mai, ils sont  rejoint par le reste de l’armée de Pierre l’Ermite. Les ingénieurs sont envoyés pour créer la route évoquée dans le texte en amont.

Les Croisés quittent Nicomédie le 4 mai. Ils passent par Civetot et atteigne Nicée le 6, le siège débute le 14 mai peu après l’arrivée de Bohémond sur place. Les Lorrains menés par Godefroy de Bouillon s’installent au nord, les Normands de Bohémond de Tarente à l’est, les troupes de Raymond de St-Gilles au sud à partir du 16.  Un premier assaut a lieu le 14 mai et ils s’emparent de la place le 19 juin.

Siège de Nicée
Quelles ont été les différentes phases de la prise de la ville? Anne de Commène nous l’explique avec force de détails dans les Alexiades.

De la sorte ils s’approchèrent de Nicée et se répartirent entre eux les tours avec les courtines qui les reliaient, car ils avaient décidé de faire l’assaut des remparts suivant certaines dispositions, afin de rivaliser ainsi entre eux et de mener le siège avec plus de vigueur; quant au secteur échu à Isangélès (1), ils le laissèrent inoccupé parce qu’ils attendaient sa venue. C’est à ce moment que l’autocrator arriva également à Pélékan (2) avec ses visées sur Nicée comme on l’a montré plus haut.

Les barbares qui étaient dans Nicée envoyaient de fréquents messages au sultan pour qu’il accourût à leur secours. Mais comme celui-ci tardait encore et qu’il y avait plusieurs jours déjà que le siège se poursuivait depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher, en se voyant dans une situation très critique, ils changèrent d’avis et trouvèrent préférable de se rendre au basileus plutôt que de tomber aux mains des Celtes. Là dessus ils font venir Boutoumitès, qui leur avait souvent assuré, par des messages répétés, qu’ils seraient comblés de faveurs par le basileus, s’ils lui rendaient Nicée. L’autre promet plus nettement la bienveillance du basileus et montre ses engagements écrits, si on lui rend la place; aussi est-il accueilli avec joie par les Turcs qui avaient dès lors renoncé à résister à de telles multitudes, et qui jugeaient préférable de rendre spontanément la ville au basileus, en y gagnant argent et considération, plutôt que d’être inutilement victime de l’épée.

Boutoumitès n’était pas depuis deux jours dans la place qu’Isangélès survenait et se hâtait d’attaquer le rempart avec les hélépoles (3) dont il disposait. Dans l’intervalle un bruit se répand: le sultan (4) arrive. À cette nouvelle les Turcs reprennent courage et expulsent aussitôt Boutoumitès. Le sultan détacha une partie de ses troupes et les envoya reconnaître l’offensive d’Isangélès avec l’ordre, si elles rencontraient des Celtes, de ne pas refuser le combat avec eux. Les soldats d’Isangélès, qui les avaient vus de loin, leur livrèrent bataille. Mieux encore, les autres comtes et Bohémond lui-même, dès qu’ils furent informés de l’attaque de ces barbares, prélevèrent chacun deux cents hommes sur leurs compagnies et constituèrent une troupe imposante qu’ils envoyèrent aussitôt renforcer les troupes d’Isangélès: ils eurent l’avantage sur les barbares et les poursuivirent jusqu’au soir.

Cependant le sultan, nullement découragé par cet événement, prend les armes au lever du jour et avec toutes ses forces occupe la plaine qui s’étend sous les remparts de Nicée. Quand les Celtes apprennent sa présence, ils s’arment de pied en cap et comme des lions marchent contre l’ennemi. Alors éclate une lutte farouche et terrible. Tant qu’il fait jour, on combat avec des chances égales de part et d’autre; mais quand le soleil en vient au crépuscule, les Turcs tournent le dos et la nuit arrête le combat. Beaucoup tombèrent des deux côtés, tués pour la plupart; aussi bien presque tous y récoltèrent des blessures.

Après avoir remporté cette brillante victoire, les Celtes piquèrent sur leurs lances quantité de têtes et revinrent en les portant comme des étendards, afin que les barbares, avertis ainsi à longue distance de l’événement et effrayés par cette défaite dès le début, perdissent leur ardeur au combat. Or, tandis que les Latins agissaient et réfléchissaient de la sorte, le sultan, après avoir vu leurs foules innombrables et reconnu dans l’engagement même leur hardiesse invincible, donna cette consigne aux Turcs qui occupaient Nicée:  » Faites désormais, dit-il, tout ce que vous jugerez préférable « . Car il savait d’avance qu’ils aimaient mieux rendre la ville au basileus plutôt que de tomber aux mains des Celtes.

Isangélès, tout à l’action du moment, construisit une bastille en bois de forme circulaire dont il recouvrit de peaux les deux flancs et d’osier tressé la face intérieure: une fois qu’elle fut solidement et entièrement achevée, il l’approcha de la tour qu’on appelle Gonatès. [...]

Mais finissons cette digression sur la tour Gonatès; quand Isangélès, en homme parfaitement expérimenté, eut construit la bastille en bois dont nous avons parlé et que les spécialistes en machines de guerre appellent  » tortue « , il y fit introduire des hommes armés pour battre la muraille, ainsi que d’autres soldats munis d’instruments en fer pour ébranler cette tour par en bas; les premiers étaient chargés de combattre contre les défenseurs du rempart afin de permettre aux seconds, grâce à cela, de miner la tour. De plus, ces derniers substituaient des poutres aux pierres qu’ils retiraient; quand ils furent arrivés jusqu’à la paroi intérieure du mur au point de voir la lumière filtrer par une fissure, ils mirent le feu aux poutres qui s’enflammèrent. Quand elles furent réduites en cendres, la tour Gonatès s’inclina davantage encore, de sorte qu’elle ne perdit pas son nom. Après avoir fait au reste des remparts une ceinture de béliers et de tortues, et comblé le fossé extérieur avec de la terre pour ainsi dire en un instant, si bien que le terrain n’était plus de part et d’autre qu’une surface unie, les Celtes s’adonnèrent de tout leur pouvoir au siège de la ville. Le basileus, qui, à plusieurs reprises, avait considéré de près tous ces détails et constaté l’impossibilité où se trouvaient les Latins de prendre Nicée malgré leurs forces qui dépassaient toute évaluation, fit à son tour préparer des hélépoles de différents genres, dont la plupart n’étaient pas selon le modèle ordinaire de ces machines, mais selon d’autres plans de son invention, ce qui faisait l’admiration de tous, et les envoya aux comtes; [...]

Parce qu’il connaissait bien l’extrême solidité des remparts de Nicée, il savait qu’il était impossible aux Latins de la prendre; mais quand il apprit que le sultan introduisait facilement dans Nicée des renforts importants et tout le ravitaillement nécessaire par le lac voisin (5), il voulut s’assurer la maîtrise de celui-ci. C’est pourquoi il prépara des embarcations légères capables de tenir sur ces eaux, les chargea sur des chariots et les mit à flot sur le lac du côté de Kios; puis il y fit monter des soldats pesamment armés à qui il donna pour chef Manuel Boutoumitès et, afin de les faire paraître plus nombreux, leur distribua plus d’étendards qu’il n’était nécessaire avec des trompettes et des tambours.

Telles furent les dispositions prises par l’autocrator en ce qui concerne le lac; sur le continent, il fit venir Tatikios et celui qu’on nommait Tzitas avec des peltastes (6) courageux au nombre d’environ deux mille, et il les envoya contre Nicée avec l’ordre, dès qu’ils auraient débarqué et occupé le fort du seigneur Georges, de charger sur des mulets la grosse provision de traits qu’ils apportaient, puis, à une bonne distance des remparts de Nicée, de descendre de cheval, d’avancer à pied, d’établir leur camp en face de la tour dite tour de Gonatès, et ensuite d’accord [avec les Latins] d’attaquer les remparts boucliers contre boucliers. Dès que Tatikios fut arrivé avec son armée, il en donna avis aux Celtes conformément aux instructions du basileus. Tous aussitôt revêtirent leur armure et s’élancèrent à l’assaut des remparts, en poussant des cris de guerre et force clameurs.

Tandis que les gens de Tatikios envoyaient alors des nuées de traits et que les Celtes, ici faisaient des percées dans les remparts, là ne cessaient de lancer des pierres avec leurs catapultes, du côté du lac des barbares, épouvantés par les enseignes impériaux et les trompettes de Boutoumitès qui, à ce moment pour faire connaître les promesses du basileus, leur dépêchait également un message, en furent réduits au point de ne plus oser se pencher en dehors des créneaux de Nicée. Comme ils désespéraient en même temps de voir venir le sultan, ils jugèrent préférable de rendre la ville à l’autocrator et d’entrer en pourparlers à ce sujet avec Boutoumitès. Celui-ci leur tint le langage approprié et leur montra le chrysobulle que le basileus lui avait remis auparavant. Lorsqu’ils eurent entendu lire le chrysobulle par lequel le basileus promettait non seulement une amnistie, mais encore de l’argent et des dignités avec grande libéralité à la soeur et à la femme du sultan qui, disait-on, était la fille de Tzachas (7), ainsi qu’à tous les barbares de Nicée sans exception, confiants dans les promesses de l’autocrator, ils laissèrent pénétrer Boutoumitès. Aussitôt celui-ci fit savoir par lettres à Tatikios:  » Nous tenons désormais la proie dans nos mains; il faut maintenant se préparer à l’assaut: faites en sorte que les Celtes s’y disposent également, mais veillez à ce qu’ils se bornent uniquement à combattre autour des remparts et à investir complètement les murs comme il convient, en ne donnant l’assaut qu’au lever du soleil « .

Ceci était en fait un artifice pour faire croire aux Celtes que la ville avait été prise de haute lutte par Boutoumitès et leur dissimuler l’intrigue de la reddition ourdie par l’autocrator. Le basileus voulait en effet que les tractations de Boutoumitès restassent ignorées des Celtes. Le lendemain, à la clameur des cris de guerre poussés des deux côtés de la ville, là par la terre ferme, les Celtes donnaient l’assaut avec la plus grande vigueur, tandis qu’ici Boutoumitès, monté aux créneaux, après avoir fixé sur les remparts les sceptres impériaux et les étendards, au son des cors et des trompettes acclamait l’autocrator. C’est de cette manière que toute l’armée romaine pénétra dans Nicée.

(1) Raymond de Saint-Gilles.
(2) Pélékan, au sud de Chalcédoine, près du golfe de Nicomédie.
(3) Une machine de siège qui est une tour mobile montée sur roues.
(4) Kilidj Arslan, fils de Soliman.
(5) Le lac Ascanios, qui touchait la ville.
(6) Infanterie légère.
(7) Émir turc et pirate de la ville de Smyrne.

Les Croisés se préparent à donner l’assaut final lorsqu’il aperçoive l’étendard impérial flotter au dessus de la ville. Un accord avait été conclu à leur insu avec les Turcs pour que la ville soit rendue à l’empereur sans autre combat, en échange de la vie des habitants. Non sans quelques frustrations tout à fait compréhensibles, les Croisés se plient à cette décision. L’empereur retrouve ainsi les villes de Mysie, Ionie et Lydie, tandis que les barons reprennent leur marche.

La bataille de Dorylée

Les Croisés, à partir de Nicée, poursuivent l’armée seljoukide dans les montagnes du sud-ouest. Les conditions climatiques sont particulièrement éprouvantes. Les troupes se divisent en deux corps pour progresser plus rapidement dans cette zone montagneuse propice aux attaques sarrasines. Le premier est commendé par Bohémond de Tarente, le second par Raymond de Saint-Gilles.

Quatre jours après leur départ, l’armée turque d’Arslan attaque Bohémond près de Dorylée qui prévient aussitôt ses compagnons par messagers. Les rapides archés montés Turcs se dérobèrent face aux tentatives des chevaliers d’engager le combat.  Les charges de cavalerie franques n’avaient pas d’impact face aux techniques de harcèlement et de replis des Turcs. Il ne s’agit plus d’attaquer mais de se défendre : les Normands ne doivent leur salut qu’à l’arrivée sur le fil de renforts menés par Raymond qui charge les Turcs et les effrayent.

Voici ce qu’en dit Foucher de Chartres :

A peine avions-nous fait deux journées de route, qu’on nous apprît que les Turcs, nous dressant des embûches, se préparaient à nous combattre dans les plaines qu’ils croyaient que nous devions traverser.
Cette nouvelle ne nous fit rien perdre de notre audace, mais comme le soir du même jour nos éclaireurs virent de loin plusieurs de ces ennemis, ils nous prévinrent sur-le-champ, et nous plaçâmes pendant cette nuit des sentinelles de tous côtés autour de nos tentes pour les gardées.
Le lendemain, jours des calendes juillet, dès que le soleil paraît, nous prenons les armes, au premier son du cor, les tribuns et les centurions se placent à la tête de leurs cohortes et de leurs centuries, nous nous mettons en marche en bon ordre enseignes déployées, et divisés en deux ailes nous allons droit à l’ennemi. A la seconde heure du jour voilà que nos éclaireurs voient s’approcher l’avant garde des Turcs ; dès que nous l’apprenons nous faisons sur-le-champ dresser nos tentes près d’un certain lieu rempli de roseaux, afin que débarrassés promptement de nos bats, c’est-à-dire de nos barges, nous soyons plus vite prêts à en venir aux mains.

A peine ces dispositions sont-elles achevées que les Turcs paraissent, ayant à leur tête leur prince et émir Soliman, qui tenait sous sa puissance la ville de Nicée, ainsi, que la Romanie. Autour de lui étaient rassemblés des Turcs des contrées les plus orientales, qui sur son ordre avaient marché trente jours, et même davantage, pour venir lui porter secours ; avec lui se trouvaient encore plusieurs émirs, tels que Amurath, Miriath, Omar, Amiraï, Lachin, Boldadig, et d’autres ; tous ces hommes réunis formaient une masse de trois cent soixante mille combattants, tous à cheval et armés d’arcs, comme c’est leur coutume. De notre côté étaient tout à la fois des fantassins et des chevaliers ; mais le duc Godefroi, le comte Raimond et Hugues-le-Grand nous manquaient de puis deux jours ; trompés par un chemin qui se partageait en deux, ils s’étaient, sans le savoir, séparés du gros de l’armée avec un très-grand corps de troupes : ce nous fut un malheur irréparable, parce qu’il entraîna la mort de bon nombre de nos gens, et parce qu’il nous empêcha de prendre ou de tuer beaucoup de Turcs, mais ces chefs n’ayant reçu que tard les messagers que nous leur envoyâmes, ne purent non plus venir que tard à nôtre aide. Cependant les Turcs pleins d’audace, et poussant d’effroyables hurlements, commencent à lancer violemment sur nous une pluie de flèches. Surpris de nous sentir frappés de coups si pressés, qui tuent ou blessent une foule des nôtres, nous prenons la fuite, et il faut d’autant moins s’en étonner que ce genre de combat nous était inconnu à tous. Déjà de l’autre côte du marais couvert de roseaux, d’épais escadrons de Turcs fondant à toute course sur nos tentes, pillent nos, bagages et massacrent nos gens : mais tout à coup, et grâce à la volonté de Dieu, l’avant-garde de Hugues-le-Grand, du comte Raimond et du duc Godefroi arrive par les derrières, sur les lieu de cette scène désastreuse ; et comme de notre côté nous reculons dans notre fuite jusqu’à nos tentes, ceux des ennemis qui ont pénétré au milieu même de nos bagages se retirent en hâte, persuadés que nous revenons sur nos pas pour les attaquer, mais ce qu’ils soupçonnaient être chez nous de l’audace et de la valeur, ils eussent été trop fondés à le croire l’effet de la peur.

La bataille de Dorylée est une bataille décisive : c’est la première victoire des Croisés en terre étrangère. En outre, même s’ils sont largement malmenés au début du combat et qu’ils s’en sortent avec difficultés, l’image des Croisés dans les consciences turques est largement modifiée.

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Il est difficile de choisir un repère chronologique pour séparer la première de la seconde. Pour ma part, je considère la chûte d’Edesse comme le point de départ de la seconde Croisade donc nous nous arrêterons dans cette article juste avant.

Nous l’avons vu, le pape Urbain II a appelé en 1095 les hommes en arme à s’unir contre les infidèles et la diffusion de son message dans les prêches est telle que même les non-combattants vendent leur terre. Adhémar de Monteil est nommé guide spirituel des Croisades par le pape et nous avons déjà parlé dans l’article précédent des chevaliers qui l’accompagnent. Soit environ 100 000 hommes mobiles dans toute l’Europe.

Carte de la première Croisade
Des préparatifs à l’arrivée à Constantinople.

Comme indiqué sur la carte, l’armée croisée est divisée en quatre, avec un chef militaire à sa tête.

Hugues de Vermandois arrive parmi les premiers… il est couvert de cadeaux mais…assigné à résidence. Il jure fidélité à Alexis Ier, lui promettant de délivrer et de lui rendre toutes les terres ayant appartenu à l’Empire. Puis il attend ses compagnons.

En passant par le Saint-Empire germanique et la Hongrie, Godefroy de Bouillon suit la « Route de Charlemagne ». Escorté sur les terres hongroises par les troupes du roi Coloman qu’il a pu convaincre de sa bonne foi,  il  arrive à Constantinople aux environs de Noël 1096. Il s’installe pour quatre mois au pied de la ville.

Nous avons vu que l’Empire chrétien d’Orient est malmené par les Turcs : le basileus Alexis a plusieurs fois par le passé demandé l’aide du Pape et se méprend sur les intentions des Croisés, qui pense-t-il, vont agir comme des mercenaires à sa solde pour récupérer ses terres. Il fait jurer fidélité aux Croisés qui doivent reprendre les terres et conquérir en son nom pour se protéger d’eux. Cet évènement, et le refus très nets de certains chefs militaires comme Godefroy de le reconnaître comme suzerain, créée des tensions et des troubles permanents. Ce dernier se verra couper les vivres, si bien que des pillages nombreux sont effectués pour faire plier la décision de l’empereur… Finalement, ses hommes affamés, Godefroy se plie aux exigences d’Alexis Ier après de nombreuses tractations.

Bohemond de Tarente le rejoint quelques semaines plus tard après avoir traversé l’Adriatique et la Grêce. Il prête serment sans avoir l’intention de le tenir, les byzantins étant pour lui de vieux ennemis.

En avril 1097, c’est Raymond de Toulouse qui arrive du Midi avec Adhémar après avoir traversé l’Italie et la Serbie. Semblant sympathiser rapidement et surtout face à d’habiles diplomates, le serment de Raymond est plus léger : Il jure de conserver l’empire byzantin en l’état et restaurer les provinces perdues.  On remarquera qu’il s’agit du plus gros contingent et que le nombre de croisés aux portes de la ville est peut-être suffisamment important pour favoriser un adoucissement des exigences.

Robert de Flandres et les Normands arrivent enfin, après avoir suivi les traces de Bohémond. Il accepte de prêter serment et marche au côté de Raymond de Toulouse assez rapidement.

Finalement, fin avril 1097, tout le monde se met en route… et avouons le, Alexis Ier est bien content d’expédier ces aventuriers assoiffés de terres en Asie mineure.

La suite au prochain article :)



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