De la motte au château.
Nous avons déjà évoqué dans d’autres articles la motte castrale et le donjon comme moyens de défense passive ( on utilise les mûrs pour se protéger) et de défense en profondeur (l’inaccessibilité du donjon posé sur le point le plus haut, l’usage des avantages naturels…). Sauf que les armes de siège, plus puissantes au début du XIIème (voir article correspondant) , rendent obsolètes ces constructions… il faut donc innover. On construit alors des ouvrages maçonnés plus résistants.
Dans un premier temps, on entoure le donjon de murailles (courtines) pour mieux le protéger, et on place des tours dans les angles nommées tour de flanquement… Voilà les premiers châteaux. C’est Philippe Auguste qui va adopter à la fin de son règne l’idée d’un dispositif quadrangulaire autour du donjon au Louvre : d’où le nom de château philippien. La maquette du chateau de Dourdan ci-dessous illustre ce dispositif.

Château de Dourdan
Ce modèle va très vite devenir un standard sur son royaume : il est vraisemblable que les ouvriers conservait une partie de leurs gabarit d’un chantier à l’autre pour ne pas perdre du temps à les refaire, d’autre part il a signé un certain nombre d’accords d’expansion qui ont diffusé ce modèle même en milieu bourguignon. Anecdote intéressante, le Paradis ayant une forme carrée selon la pensée médiévale, seul le roi est autorisé à avoir son paradis sur terre, donc une enceinte carrée.
Le modèle du Louvre va inspirer de nombreux autres châteaux et je vous invite à cliquer sur l’image pour en savoir plus. Ce qui est le plus important, c’est qu’ on peut désormais bâtir ce type d’ouvrage n’importe où, et notamment en plaine. A noter qu’il n’est plus nécessaire d’avoir d’enceinte : on abandonne avec lui la notion de défense en profondeur.
La poliorcétique va évoluer vers un nouveau type de défense qu’on appelle défense active. Ce qui symbolise ce changement de stratégie défensive, c’est tout simplement l’apparition des archères dans les flanquements des tours d’angle au XIIème siècle pour protéger les courtines et la base du château. Une nouvelle conception de l’architecture militaire vue comme un moyen non plus d’empêcher d’entrer uniquement mais comme un outil permettant à l’homme de se défendre où qu’il soit.
On ajoute ensuite des tourelles défensives supplémentaires à partir du milieu du XIIème/début XIIIème. Dans un souci d’économie de pierre et pour éviter les angles morts, on remplace progressivement les tours carrés par des tours semi-circulaires puis circulaires.
Caractéristiques de la construction.

Schéma des caractéristiques typiques du château philippien extrait de la brochure de Guédelon..
La tour de flanquement ou tour flanquante élimine entièrement les angles morts et permet un tir quasiment parallèle aux fortifications. Autant dire que ça ne pardonne pas aussi bien à distance que près des tours. Elle est reliée à sa plus proche voisine par une courtine.
Au début, on place le donjon au centre du dispositif mais on se rend asse vite compte que les murailles protègent les assaillants lorsqu’ils sont à l’extérieur de celles-ci et que les tirs des défenseurs ont des dégâts collatéraux parmi nos propre troupe. On s’aperçoit aussi que la position centrale du donjon gêne les archers qui sont sur les courtines, les ennemis pouvant se cacher des tirs grâce au donjon.
On va donc tout simplement décaler le donjon a un angle de la muraille, il prendra alors le nom de tour maitresse. Il voit donc légèrement sa mission de défense se réduire, mais sert toujours toute fois à avoir une vision étendue du secteur. S’il ne loge pas dans un logement seigneurial dans la cour le long de la muraille, le seigneur habite le donjon.
On constate aussi que pour mieux résister aux attaques des armes de siège, les constructions doivent offrir un minimum de surface, aussi les constructions sont plus trapus à la base, nommée escarpe, et plus ramassées sur elles-mêmes. En réalité, ce que nous voyons des châteaux forts sont des pierres de parement : les fortifications sont construites en double puis l’interstice est ensuite progressivement rempli.
Un simple fossé creusé à pique, d’une dizaine de mètres de profondeur pour quinze à vingt mètres de large, autour du château, est rempli de chausse-trappes recouverts d’urine ou de crotin et de ronces/orties pour protéger les mûrs. Difficile donc de tenter une sape sans risque. Sauter de 10m est impossible pour un homme en arme qui porte son équipement, sa ration et sa solde sur lui. Même une sape n’est donc pas réellement intéressante. D’autant plus qu’on se fait tirer dessus et qu’on risque tout un tas de choses affreuses en traversant le fossé. Si on n’en meurt pas sur place, la gangrène ou le tétanos sans charge : le but des chausse-trappes est clairement de tuer immédiatement ou sur le long terme. Dans tous les cas, il rend infirme et donc inapte au combat.
A noter : Les douves, si on a les moyens financiers de détourner un fleuve, sont également possibles mais on n’en maitrise pas l’étanchéité. Donc elles sont en réalité assez rare pour cette époque.
Une poterne au pied d’une tour permet a un messager qui connait bien l’enceinte de sortir donner l’alerte en cas de siège. Cet escalier très étroit tourne de manière à ce que l’homme en arme, forcément droitier, ne puisse pas effectuer de geste libre et présente sa tête. La présence d’assommoirs, trous qui permettent de jeter des pierres sur les personnes qui tentent de monter, permet la défense. De plus, très étroite, elle ne permet pas à l’assaillant d’entrer autrement qu’un par un dans la cour du château et quasi désarmé… Elle est donc facilement défendable à l’arrivée par un seul homme.
Prendre ce type de château par la porte? Difficile. Pas de pont mobile sur ce type de construction à l’origine mais des ponts dormants, fixes jusqu’au milieu du XIIème siècle. Il est évident que le bélier, manipulé par des hommes désarmés pour cela, se fait tirer comme un lapin aussi bien des courtines que des tours. Dans tous les cas, on ne fait pas de prisonnier à moins d’obtenir une rançon contre ces derniers, donc l’objectif est bien de se défendre totalement de l’ennemi.
Les portes, perçues comme des endroits à la fois fragiles et stratégiques, sont largement défendues. En réalité, pour repousser les assauts, il existe non pas une mais plusieurs portes près desquelles siègent deux tours : l’ensemble constitue le châtelet d’entrée. La dernière reste toujours close et est protégées par une ou plusieurs herses en bois plaqué de fer. Les herses sont rabattues tour à tour derrière les vagues d’ennemis qui viennent tenter d’entrer. En les coinçant ainsi entre deux portes, on peut utiliser les assommoirs pour leur jeter des cailloux, de l’urine bouillante ou tout simplement les tirer comme des lapins.
La seule solution est donc le siège mais elle demande beaucoup de moyens financiers pour ravitailler et entretenir des hommes sur place à ne rien faire d’autre qu’attendre… C’est pourquoi on peut dire clairement que les représentations du Moyen-âge guerrier sont erronées. Seuls les plus grands seigneurs peuvent se permettre, à commencer par les rois et leurs proches qui ne constituent donc pas une majorité.
Fonctions du château fort.
A noter, le château fort n’est pas une forteresse. Il ne s’agit pas d’un lieu de vie militaire mais d’un lieu d’habitation, celui du seigneur. Ce dernier y vit avec sa famille, épouse et quatre / cinq enfants en moyenne, ses serviteurs et leur famille qui dorment le soir dans la grande salle sur de la paille fraiche, ainsi que quelques hommes de confiance soit tout au plus une vingtaine de personnes en temps normal. Ajoutons ponctuellement une ou deux garnisons de soldats selon les possibilités financières du seigneur pour se protéger en cas de besoin.
Il a pour objectif de permettre de vivre confortablement et en sécurité, on y rend la justice locale. C’est aussi un moyen d’assoir son autorité et sa renommée auprès de ses vassaux et d’être reconnu par son suzerain puisque l’autorisation de ce dernier est nécessaire pour lancer la construction. Le château fort a donc aussi bien un rôle symbolique que défensif : plus il est beau et gros mieux c’est. C’est aussi, et surtout, un moyen de dissuasion autant que de défense.
Les châteaux vont donc pousser comme des champignons, au gré des enjeux stratégiques des uns et des autres et pas forcément toujours avec l’accord des suzerains. On estime aujourd’hui qu’à la période d’apogée de leur construction, il y a avait environ un château tous les 15km en moyenne en France.
En guise de conclusion, je dirais qu’il faut oublier une bonne partie de ce qu’on voit dans les films concernant la prise des châteaux. Pas d’huile bouillante trop onéreuse et précieuse pour être gâchée, notamment. Je reviendrai surement dans un autre article apporter des précisions sur tout cela car il s’agit de généralités, qui commencent à prendre des proportions assez faramineuses. Je reprendrai très prochainement le schéma du château fort que je vous ai proposé dans cet article pour approfondir. Au gré de nouvelles lectures, j’aurais aussi sans doute d’autres détails croustillants à donner.







L'Echope médiévale