Une petite vidéo qui va poser d’entrée le débat qui fera l’objet de cet article.

Attention, elle est à prendre pour ce qu’elle est, une vidéo brêve et introductive. En effet, l’idéal d’oisiveté est loin d’être effectif dans les cloîtres dans la mesure où les moines travaillent en plus de leurs prières quotidiennes de manière à assurer la vie de la communauté. Nous avons vu dans l’article sur l’abbaye de Citeaux combien cela pouvait parfois être difficile.
Toutefois, on peut légitimement s’interroger sur la pénibilité du travail au Moyen-âge. Peut-on, comme beaucoup le croient encore aujourd’hui, le considérer comme une période d’exploitation cruelle et d’esclavage stricto sensu ? Je serais tentée de dire pas du tout.
Un regard moderne et biaisé sur la notion de « travail ».
On ne peut nier que le travail était plus difficile puisque les moyens et les outils qui l’allègent aujourd’hui n’existaient pas encore. On ne peut nier aussi l’existence des diverses taxes qui étaient à verser au seigneur selon qu’on soit vilain ou serf. Il me semble cependant que la période de la Renaissance, et de la Révolution, ont volontairement accentué les caractéristiques oppressives du système féodal.
Pour la Renaissance, le Moyen-âge est anarchique et ignard, exempt de références aux classiques : il est évident que si la Renaissance a eut accès à ces textes classiques c’est uniquement parce que les copistes médiévaux en connaissaient déjà l’existence … mais bon. De fait, l’histoire médiévale a longtemps été vue par le prisme faussé de ce point de vue. C’est encore d’ailleurs le cas pour beaucoup de personnes aujourd’hui.
Le travail au Moyen-âge?
Contrairement à ce qu’affirme la vidéo, il suffit de se pencher sur le Calendrier des travaux agricoles du Rustican pour voir qu’on travaillait toute l’année, même si le rythme de l’été n’était évidemment pas le même. Il est clair que les jours chômés, fixés par l’Eglise, étaient aussi bien plus nombreux qu’aujourd’hui et surtout respectés de tous.
Nous avons vu dans l’article sur le décompte du temps combien le rythme de vie médiéval était différent du notre. On se couche à la nuit tombée donc effectivement, les journées d’été sont plus longues et plus pénibles que celles d’hiver. Cela suffit-il à faire des paysans médiévaux des opprimés?
Je pense que le regard que nous avons actuellement sur le travail, en tant que concept aussi bien qu’en tant que de valeurs, à largement changer et contribue à une incompréhension sur cette période. Il va de soi pour tout Chrétien au Moyen-âge, que nous sommes sur terre pour travailler suite au pêché originel… la question ne se posait donc pas dans les termes où nous la concevons aujourd’hui, dans un monde où les loisirs prennent une part de plus en plus importante.
En outre, l’épanouissement personnel est un concept très moderne : les premiers congés payés sont arrivés me semble-t-il un peu avant les années cinquante. Régine Pernoud, dans Pour en finir avec le Moyen-âge édition Points histoire, explique très bien l’importance de la coutume en tant que loi universelle régulatrice:
Or, justement, toute volonté individuelle se trouve limitée et déterminée par ce qui fut la grande force de l’Age féodal : la coutume. On ne comprendra jamais cette société si on méconnait la coutume, c’est-à-dire cet ensemble d’usages nés de faits concrets et tirant leur pouvoir du temps qui les consacre; sa dynamique est celle de la tradition : un donné, mais un donné vivant, non figé,toujours susceptible d’évolution sans jamais être soumis à une volonté particulière.
Finalement, on peut donc se demander si l’homme médiéval n’était pas malheureux ou s’il n’avait simplement pas conscience de son malheur du fait d’être ensembles.
La vie des paysans au Moyen-âge ?
Pour bien comprendre la vie des paysans du Moyen-âge, il faut se débarrasser des visions préconçues et tenter de garder une certaine neutralité. Certes, on regorge de de témoignages de seigneurs oppresseurs … mais est-ce un phénomène épisodique dont on a fait état à maintes reprises pour jeter l’opprobre sur leurs agissements, et leur nom surtout, ou quelque chose de fréquent?
Pour en savoir plus, je me suis penchée sur le livre Les classe rurales et le régime domaniale en France et au Moyen-âge, par Henri Eugène Sée. Ce document décrit largement les droits qui régissent les domaines et leurs implications directes sur la vie des paysans, bien qu’il soit un peu orienté. On constate que la paysannerie se dégage très progressivement du servage, et que plus lentement encore , sa situation s’améliore de façon perceptible au fil de la période.
Rappelons aussi que dès l’an mil, la prédominance de l’Eglise qui impose la Paix de Dieu et la Trêve de Dieu. Elle jette l’anathème sur qui attaquera sans raison un paysan, et surtout elle ménage pendant les périodes de fêtes religieuses une paix relative… Toute activité militaire est proscrite lors des périodes liturgiques. Ce qui donne a peu près quatre-vingt jours par an pour se battre aux seigneurs. On peut donc penser que la vie du paysan est plutôt calme à partir de cette période.
Pour jeter définitivement un sort à la question du roi tyrannique, héritée de la vision déformée de l’histoire révolutionnaire, je me permettrais de citer simplement Régine Pernoud, dans Pour en finir avec le Moyen-âge édition Points histoire. Elle écrit :
Le roi féodal est le seigneur parmi d’autres seigneurs; comme les autres il administre un fief personnel, dans lequel il rend la justice, défend ceux qui peuplent son domaine et perçoit des redevances en nature ou en argent. Hors de ce domaine, il y a le roi, celui qui a été marqué par l’onction sainte; c’est l’arbitre désigné dans les conflits, le suzerain des suzerains, celui qui assume la défense du royaume et auquel, à ce titre, les autres seigneurs doivent une aide militaire, fixée d’ailleurs à un temps fort limité : quarante jours par ans.
Donc, si on résume tout cela, le roi peut exiger la présence de ses vassaux la moitié du temps dont il dispose pour faire la guerre… cela limite donc encore un peu plus les possibilités de combat.
Par ailleurs, en dehors de son statut divin qui lui confère la mission de protéger le royaume au regard de Dieu et donc d’harmoniser ses relations entre les différents vassaux, c’est tout. Il est loin d’avoir le statut d’un monarque comme Louis XVI par exemple : il n’édite pas de loi générale et ne perçoit aucun impôt en dehors de son fief et cela jusqu’au XVème siècle.
La vision des historiens marxiste a beaucoup galvaudé le terme de « féodalité »… et il s’agit d’un prisme déformant qui est aujourd’hui encore fatale dans notre manière d’enseigner l’histoire.
Le serf : un esclave ?
Et bien non. L’esclave, tel que perçu par les Romains, est une chose qui fait parti de la maison. Le serf, lui est considéré comme un être humain. Le servage est une chose et l’esclavage une autre, j’insiste! Là encore, je cite Régine Pernoud.
Le serf est une personne traitée comme telle; son maitre n’a pas sur lui ce droit de vie et de mort que lui reconnaissait le droit romain.
[...]
Dans la société qu’on voit naître au VIème – VIIème siècles, la vie s’organise autour du sol qui vous nourrit et le serf est celui dont on exige la stabilité : il doit demeurer sur le domaine ; il est tenu de le cultiver, de bêcher, fouiller, semer et aussi de moisonner ; car s’il lui est interdit de quitter cette terre, il sait qu’il en aura sa part de moisson. En d’autres termes, le seigneur du domaine ne peut l’expulser pas plus que le serf ne peut « déguerpir ».
C’est cette attache intime de l’homme et le sol sur lequel il vit qui constitue le servage, car, par ailleurs, le serf a tous les droits de l’homme libre : il peut se marier, fonder une famille, sa terre passera à ses enfants après sa mort ainsi que ses biens.
Le servage est donc un statut particulier… au même titre que dans notre société moderne nous pouvons travailler pour une société publique ou privée, si on souhaite faire une comparaison large et très imagée.
Le serf est lié a la terre qu’il cultive et il est assuré d’en conserver l’usage jusqu’à la fin de ses jours. Il me semble que plus d’un ouvrier agricole du XXIème siècle, en ces temps de crise, aimerait pouvoir en dire autant. Il vit, de fait, sous la protection de son seigneur ce qui est moins risqué que le statut de paysan libre.
Rappelons au passage, que les rois féodaux ont le même rapport à la terre : celle-ci appartenant à leur lignée, ils ne peuvent ni la vendre, ni l’aliéner, ni la déserter. Ils ne peuvent ainsi céder que les biens personnels dont ils ont eu héritage mais n’ont qu’un droit d’usage sur leur domaine.
Là encore, c’est la simplicité de traduire »servus » par esclave qui a prédominé pendant longtemps. Le retour dès le XVIème de l’esclavage pur et ensuite le prisme révolutionnaire ont profondément déformé la réalité médiévale.
Que penser de la vie au Moyen-âge ?
En guise de conclusion, encore que le débat soit toujours largement ouvert, je dirais simplement qu’un certain nombre de filtres se sont rajoutés à la réalité médiévale qui l’ont largement floutée. Ces filtres, volontairement ou non, ont contribué à faire l’enseignement actuel de l’histoire et nous rendent encore plus difficile l’appréhension de ce qu’était la vie au Moyen-âge.
Je n’ai pas de réponse toute faite à la question, mais j’espère avoir largement démontré combien il est nécessaire de prendre du recul lorsqu’on s’intéresse à cette période qui couvre près de dix siècles de notre histoire et que les époques suivantes ont largement rabaissée.
Je dirais tout simplement pour finir que cette période qu’on appelle Moyen-âge n’a de « moyen » que le nom et que pour qui sait se pencher sur elle avec bienveillance, elle dénombre encore moult secrets.
